Formée par l'historien Jean-Louis Flandrin - Histoire et ethnologie du repas (1999) -, Michèle Barrière a tôt eu envie de «redonner vie à des personnages historiques et à des espèces». Jointe au téléphone en France, l'auteure, qui a publié récemment Le sang de l'hermine, remonte à nouveau le temps jusqu'à la Renaissance et brosse, entre autres, le portrait d'un Léonard de Vinci végétarien «précoce». «Je ne supporte pas que mon corps soit une sépulture pour d'autres animaux», s'indigne le maître à Quentin, le héros de ce nouveau cycle. Le De Vinci de l'historienne ignore toutefois qu'il s'éteindra en 1519 au Clos Lucé, près du château Amboise, là où les banquets royaux culminent avec les viandes et les rôts, entre «la poularde bien grasse [...] et les bugnes tout juste sorties de la friteuse». Car s'il importe à Michèle Barrière de bien ficeler ses intrigues, «la cuisine prime».
Pour l'écologiste et adhérente aux principes du Slow Food, cette représentation «plus intime» du père de La Joconde se veut également un moyen de démontrer qu'au XXIe siècle, «nous ne sommes pas les inventeurs de tout». À travers l'artiste qu'elle considère «à l'image de son temps et un représentant de la curiosité ambiante», elle approfondit un pan de l'histoire moderne à bien des égards.
«La Renaissance est une période extraordinaire avec quatre rois [François 1er, Henri VIII, Charles Quint et Soliman] qui dominent le monde, une floraison d'artistes de génie et le début de la pensée scientifique. C'est aussi au XVIe siècle que les aristocrates, notamment en Normandie, commencent à s'intéresser à l'arboriculture et aux greffes, alors que de plus en plus d'arbres fruitiers y sont plantés. Dans la foulée, Olivier de Serres, premier agronome français, publie son traité Le théâtre d'agriculture et mesnage des champs, qui renouvelle la pensée de la pratique agricole», résume Michèle Barrière.
D'ailleurs, la romancière n'a pas inventé que Léonard de Vinci préférait les oignons cuits sous la cendre farcis de raisins et de pignons à la carne. «Dans ses carnets, des listes de courses se glissent entre de superbes croquis. On y voit un homme qui s'en tient à une nourriture frugale.» Collectionneuse de livres anciens, Michèle Barrière documente ainsi ses agapes de papier. Parmi ses références, elle cite des ouvrages du XVIIe siècle comme Le cuisinier (1656) et Le nouveau et parfait maistre d'hostel royal (1662) de Pierre de Lune, ainsi que Le cuisinier royal et bourgeois (1691) de François Massialot. Il y a aussi François Pierre de La Varenne avec Le cuisinier françois (1651), qui jouera un rôle clé dans le développement de la cuisine moderne. Ces derniers ouvriront la voie aux Brillat-Savarin (La physiologie du goût) et autres épicuriens comme Alexandre Dumas, dont le Grand dictionnaire de la cuisine sera publié à titre posthume en 1873.
Vague nordique
Si le passé nourrit son oeuvre, Michèle Barrière, la lectrice, ne lit pas moins pour autant des polars d'aujourd'hui, issus, indique-t-elle, de vague nordique. Toutefois, elle retourne vite aux récits de voyage qui retracent l'introduction de la tomate et de la pomme de terre en Europe et «ce monde des semences qui circulent» durant les explorations en Amérique. Car l'auteure qui décrit les fêtes et ce qu'on y mange se passionne aussi pour les matières premières et leurs cultures. Ce sont les travaux de Jean-Baptiste de La Quintinie, jardinier de Louis XIV, à Versailles, qui développent la notion de légumes et de fruits primeurs en France, indique Michèle Barrière en aparté.
En fin de conversation, alors que Le Soleil l'avise qu'un pirate informatique a pris le contrôle de son site Internet - «la tuile!» - où elle présente les stages de cuisine qu'elle dispense chaque été, Michèle Barrière confie qu'elle s'est déjà attelée à la suite des aventures de Quentin du Mesnil. L'intrigue se situera en 1520 lorsque François 1er et Henri VIII d'Angleterre se rencontrent au Pas-de-Calais dans l'expectative de signer une «paix éternelle». Depuis que son sujet est cerné, elle cuisine. Non pas des mots, mais bien des plats. Après plus de 100 livres de recettes consultés, elle prend la pleine mesure des spécificités des cuisines française et anglaise de l'époque.
En ce moment, elle teste et adapte une recette de lasagne composée de chair de lapin cuite dans un bouillon parfumé au gingembre et à la cannelle. «J'ai également préparé des tempuras britanniques dans lesquels il y a, parmi les ingrédients, des pommes, des navets et des carottes», termine celle qui ne s'imagine pas écrire un polar contemporain. D'ici ce prochain banquet en mots, régalez-vous des recettes jointes en guise d'épilogue au sang de l'hermine avec, au menu, de la soupe de pommes, de la tarte à la courge et des gambas farcies.
MICHÈLE BARRIÈRE: Le sang de l'hermine, JC Lattès. 29,95 $