Manon Rhéaume a marqué l'histoire

L'ancienne gardienne de but Manon Rhéaume pose avec... (La Presse canadienne, Paul Chiasson)

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L'ancienne gardienne de but Manon Rhéaume pose avec trois des masques qu'elle a portés durant sa carrière.

La Presse canadienne, Paul Chiasson

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Michel Lamarche
La Presse Canadienne
Montréal

Les souvenirs de deux moments marquants de la vie de Manon Rhéaume ne décorent pas encore les murs de sa nouvelle résidence d'un chic quartier de Northville, une banlieue de Detroit. Peu importe. Ils sont gravés à tout jamais dans sa mémoire puisqu'ils ont contribué à tracer sa destinée et lui permettent de gagner sa vie.

Tous les cinq ans depuis 1996, la native de Lac-Beauport est invitée à raconter en détail ce qui s'est passé le 26 novembre 1991. Ce soir-là, avec les Draveurs de Trois-Rivières, elle a inscrit son nom dans les annales de son sport en devenant la première femme à garder les buts lors d'un match du calendrier régulier de la Ligue de hockey junior majeur du Québec.

Et immanquablement l'année suivante, les médias l'inviteront à ressasser un autre événement sans précédent et jamais imité. Le 23 septembre 1992, à l'âge de 20 ans elle a enfilé masque, plastron et jambières lors d'un match préparatoire de la LNH dans l'uniforme du Lightning de Tampa Bay.

Grâce à son cran et à sa persévérance, Manon Rhéaume est devenue une pionnière du hockey féminin. Tout a commencé pendant l'été 1991. Gaston Drapeau, alors dg et entraîneur-chef des Draveurs, l'a invitée à participer au camp d'entraînement.

«On m'avait dit non tellement souvent au fil de ma carrière parce que j'étais une fille. Maintenant que quelqu'un me donnait une chance, j'ai dit oui, je la prends. Pour moi, c'était une occasion de vivre une expérience à un niveau plus élevé», s'est rappelée Rhéaume, que La Presse canadienne a récemment rencontrée dans son coin de pays.

Son frère pas étonné

Avec les Draveurs, Manon retrouvait au moins une personne qu'elle connaissait bien : son frère Pascal, un attaquant repêché en huitième ronde, quelques semaines plus tôt, par les Draveurs. Aujourd'hui entraîneur adjoint du Phoenix de Sherbrooke dans la LHJMQ, il n'a nullement été étonné de voir sa soeur aînée au sein de la même équipe de hockey que lui, même de niveau junior.

«Pour moi, c'était normal», raconte Pascal, d'un an le cadet de Manon. «Elle venait à l'aréna, elle se tenait avec des gars et jouait avec des gars depuis qu'elle était novice. Pour moi, Manon était rendue là.»

Au camp, Manon a tenu son bout, au point de prendre part à un match préparatoire, le 27 août, contre Saint-Jean. «Je m'en souviens, c'est certain», a admis Norman Flynn, qui dirigeait les Lynx. «Les gars dans le vestiaire étaient pas mal excités, et plusieurs avaient hâte de décocher des tirs pour voir de quoi elle aurait l'air. Un vestiaire, ça peut être "macho", et les gars se disaient qu'il n'était pas question qu'ils se fassent blanchir!»

Elle a été cédée aux Jaguars de Louiseville au niveau Tier-2 immédiatement après ce match. Mais quand le gardien régulier Jean-François Labbé a subi une blessure à la mi-novembre, elle a fait un pas de plus vers l'histoire en devenant l'adjointe de Jocelyn Thibault.

Gilles Courteau, qui était déjà à l'époque président de la LHJMQ, a donné son soutien à la formation trifluvienne. «J'ai toujours eu un petit côté où j'aimais les éléments nouveaux. J'aimais créer quelque chose. C'était assez audacieux.»

Philippe Boucher a mis son grain de sel

Après deux rencontres passées au bout du banc, le grand jour est arrivé pour Manon Rhéaume au milieu de la deuxième période du match du 26 novembre 1991 contre les Bisons de Granby, devant une foule de 2025 spectateurs. «Nous avions une très bonne équipe et les Bisons, pas vraiment», relate Thibault, maintenant dg du Phoenix. «Le plan de match était de prendre une confortable avance et d'envoyer Manon dans la mêlée.»

Mais le scénario souhaité ne s'est pas concrétisé. Thibault et ses coéquipiers ont laissé filer des avances de 3-0, 4-1 et 5-3. Après le cinquième but des Bisons créant l'égalité à mi-chemin de la période médiane, Drapeau a saisi l'occasion d'envoyer Rhéaume à la place de son gardien de 16 ans. «Je souhaitais qu'elle me remplace quand le score était 3-0. Les gens n'étaient pas venus me voir jouer; ils s'étaient déplacés pour voir Manon.»

«C'était un pari osé, et j'étais nerveux pour elle», avoue André Gabias, gouverneur des Draveurs. «Si ça tournait mal et qu'elle ne paraissait pas très bien, on nous l'aurait mis sur le nez rapidement. On ne voulait pas qu'elle se fasse "défoncer".»

Auteur de trois buts et une aide, dont un contre Rhéaume, le défenseur Philippe Boucher, réputé pour son puissant tir frappé, a été le premier à la mettre à l'épreuve. «Je venais à peine de dépasser la ligne centrale et j'ai décoché mon tir. La rondelle a frappé ses jambières et s'est arrêtée sur la ligne rouge», se souvient celui qui est maintenant à la tête des Remparts de Québec. «Tout le monde voulait marquer le premier but contre Manon. C'était Manon la star de la soirée; nous voulions seulement y mettre notre grain de sel.»

Victime de trois buts en quelque 17 minutes de jeu, Rhéaume n'a pu finir le match à cause d'une coupure à l'arcade sourcilière, résultat d'un tir de Patrick Tessier qui a fracassé sa grille. Elle a tout de même été choisie troisième étoile, malgré la défaite de 10-6. «Je suis très reconnaissante envers M. Drapeau de m'avoir invitée au camp. Et le soir où il m'a fait jouer, il a mis de côté le fait que j'étais une fille, et il a vu en moi un gardien de but.»

Esposito ignorait que Manon était une femme!

Manon Rhéaume a écrit une page d'histoire en... (Archives La Presse canadienne) - image 3.0

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Manon Rhéaume a écrit une page d'histoire en prenant place devant le filet du Lightning lors d'un match préparatoire contre les Blues, le 23 septembre 1992.

Archives La Presse canadienne

Le 23 septembre 1992, Phil Esposito a contribué à écrire un chapitre sans précédent de la LNH en ouvrant les portes du Lightning de Tampa Bay, alors un club d'expansion, à Manon Rhéaume. Il ignorait toutefois au départ qu'il avait affaire à une femme lorsqu'on lui a présenté les séquences vidéo en action de la Québécoise de 20 ans.

«Pour moi, Manon, ça ne me disait pas s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. N'oubliez pas que j'ai été un coéquipier de Carol Vadnais!» dit Esposito en riant de bon coeur, en entrevue téléphonique avec La Presse canadienne.

«Quand je l'ai finalement rencontrée pour la première fois, j'ai lancé : "C'est une blague!" Voilà cette jeune femme absolument superbe. J'ai fini par lui demander si elle voulait participer à notre camp d'entraînement et elle a dit oui.»

Un coup de pub

Aujourd'hui analyste des matchs du Lightning, Esposito ne s'en cache pas : la présence de Rhéaume allait aider à faire parler de son équipe, qui en était à sa première année. Il le savait. Mais il avait aussi aimé ce qu'il avait vu d'elle devant le filet, notamment la qualité de ses déplacements et, surtout, le fait qu'elle ne semblait nullement intimidée.

«C'est certain que je savais que c'était pour de la publicité», admet Rhéaume. «Mais ça n'avait pas d'importance pour moi. Il fallait quand même que je sois performante. Je ne dis pas que j'aurais pu jouer dans la Ligue nationale. Mais j'ai été capable de participer à un match d'un camp d'entraînement dans la Ligue nationale.»

Le reste appartient à l'histoire : Rhéaume a accordé deux buts sur neuf tirs en une période de jeu lors d'un match préparatoire contre les Blues de St. Louis. Surtout, elle a géré toute cette attention avec brio selon le journaliste Roy Cummings, qui couvrait les activités du Lightning pour le Tampa Tribune.

«Je craignais, et c'était le cas de membres de l'organisation, que Phil soit allé trop loin. À mes yeux, il s'agissait d'un coup publicitaire, mais il a fonctionné parce qu'elle a livré la marchandise à tous les niveaux. Elle a aidé le Lightning à faire la une et à repousser les Buccaneers [NFL] vers les pages intérieures des journaux. Pour moi, il s'agit de l'un des 20 moments marquants de l'histoire du sport à Tampa.»

Rhéaume conserve évidemment de merveilleux souvenirs de cette soirée. Une soirée qui l'a menée à diverses émissions de télévision, dont le talk-show de David Letterman et le Today Show. Des émissions dont elle ignorait l'envergure et le prestige à l'époque.

Parmi ses souvenirs, elle a gardé le masque qu'elle a porté face aux Blues. Et elle se souvient aussi du trac qui l'a envahie dans les instants qui ont précédé le match.

«Jamais mon coeur n'a battu aussi rapidement qu'entre le moment où j'ai marché du vestiaire à la patinoire. J'avais de la difficulté à respirer. C'était tellement intense. Mais tout ça a disparu dès que je me suis retrouvée sur la glace. Je ne pensais plus que c'était un match de la Ligue nationale. Tout s'est effacé autour de moi, et c'était moi sur la glace, prenant part à un match de hockey.»

Une chance méritée

L'initiative de Phil Esposito de confier le filet du Lightning à Manon Rhéaume lors d'un match préparatoire contre les Blues en 1992 n'avait pas fait l'unanimité. Son adjoint et célèbre frère, Tony, lui-même un ancien gardien, n'était pas d'accord, pas plus que l'entraîneur-chef Terry Crisp. Ce dernier l'avoue, mais il comprend aussi ce que son patron voulait faire.

«Nous n'étions pas dans un marché de hockey. Nous devions trouver notre niche. Quand j'ai rencontré Manon pour la première fois, j'ai trouvé qu'elle démontrait beaucoup de maturité. J'ai vu qu'elle n'était pas là seulement pour l'apparence. Elle adorait le hockey. Et parmi les six ou sept gardiens au camp, je crois qu'elle s'est classée troisième pour la moyenne de buts accordés pendant les matchs intra-équipe. Elle avait mérité la chance de jouer à cause de ses habiletés.»

Un jour...

Vingt-quatre ans après que Manon Rhéaume ait gardé le filet dans un match de la LNH, aucune femme ne l'a imité. Phil Esposito croit toutefois qu'une femme jouera un jour dans la LNH. «Je ne serai peut-être plus de ce monde, mais je pense que ça va arriver», assure celui qu était dg du Lightning en 1992. «Ça ne pourra être qu'à la position de gardien de but, et cette femme devra mesurer 5'11'' et être dotée d'une bonne musculature.»

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