L'art de vendre le hockey dans le désert

Les mini Wranglers de Las Vegas seront au... (Photo collaboration spéciale François Bourque)

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Les mini Wranglers de Las Vegas seront au Tournoi international de hockey pee-wee demain.

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(Las Vegas) Ce fut, cette année-là, la pire saison de l'histoire des Wranglers de la East Coast League.

Les ex-champions ont fini derniers en 2013-2014. 

Les assistances furent pourtant en hausse, comme quoi Las Vegas n'appuie pas que les gagnants.

La mauvaise nouvelle est tombée le soir du 31 décembre 2013 : l'aréna-casino Orléans ne signerait pas de bail pour l'année suivante, une décision sans appel et sans explications. 

Les médias en ont fait un boucan. Des fans sont venus au match le lendemain avec des banderoles. En sept jours, 8500 partisans ont signé une page Web en appui aux Wranglers.

Quelques politiciens ont passé des coups de fil, et il y a eu des appels au boycottage du casino. 

Rien n'y fit. Incapable de se reloger, l'équipe a suspendu ses activités pour un an, avant d'annoncer il y a deux semaines qu'elle ne reviendra pas. 

Le plus beau succès du hockey professionnel à Las Vegas, 4800 spectateurs en moyenne pendant 11 années, a ainsi pris fin. Pas faute de spectateurs, mais faute de glace pour jouer.

Quel fut le secret de cette équipe de ligue mineure pour réussir dans le désert? 

Un marketing acharné, des billets pas chers (15 $-20 $) et de l'audace, raconte l'ex-président des Wranglers, Bill Johnson. 

Homme de baseball né au Kentucky, il a essayé de créer un «merveilleux chaos» autour de l'équipe, même s'il savait que les fans de hockey sont des «puristes».

Deux fois l'an, il a programmé des parties à minuit. Ce fut le party. «Avec du sport mineur, il ne faut pas trop se prendre au sérieux», croit-il.

Il a su très vite qu'il n'attirerait pas de visiteurs et ne devrait compter que sur un public local. Il a aussi renoncé aux 25 % de la population d'origine hispanique. Il a essayé, mais à la radio, quand un joueur marquait, le descripteur criait «goooooooooal!» «Ça avait l'air d'un match de soccer.»

Les Wranglers ont ciblé les mères de famille perçues comme les «plus fidèles partisans de hockey». Une mère, c'est quatre billets; un père, seulement deux, le sien et le chum avec qui il ira au match!

Malgré leur image (et leur nom) de cow-boys, les Wranglers se sont associés aux écoles; les gagnants des concours de lecture obtenaient des billets.

Le jour approchait où les enfants qui ont grandi avec les Wranglers allaient pouvoir commencer à venir aux matchs par eux-mêmes.

La Ligue nationale de hockey (LNH) va attirer des partisans des Wranglers, croit Bill Johnson. Mais tous n'auront pas les moyens. 

Dans les banques de données de l'équipe, il y a environ 10 000 noms de partisans et d'entreprises.

M. Johnson s'étonne de ne même pas avoir reçu un téléphone. Ce n'est peut-être pas le même marché, mais Las Vegas n'a pas les moyens d'oublier des partisans de hockey.

Le promoteur Bill Foley croit qu'il y a 130 000 amateurs de hockey à Las Vegas. Cela correspond à une étude de Scarborough Research qui parlait de 5 % de citoyens très intéressés et 2 % un peu, ce qui fait 140 000 personnes. Pour les 93 % qui restent, zéro intérêt.

Le site américain 538, spécialisé dans le journalisme de données, comptait l'été dernier 91 000 fans de hockey à Las Vegas, 40 % de moins qu'à Nashville, pire ville de la LNH.

538 recensait au même moment 530 000 partisans à Québec et 560 000 à Winnipeg, pourtant de petits marchés pour la LNH.

Le succès ne se mesure pas qu'au nombre de fans ou de billets vendus, prévient Bill Johnson. Cela dépend aussi des autres revenus, du bail, etc. 

Il croit que la prévente pour la LNH va réussir et que la curiosité aidera à faire salle comble au début. Le vrai défi viendra après.

M. Johnson doute que les hôtels-casinos achètent tant de billets. «Leur intérêt est de garder les clients chez eux pour voir Céline Dion.»

Ça dépendra aussi de l'horaire des matchs. À Las Vegas, la fin de semaine arrive les lundis et mardis. Les samedis et dimanches, tout le monde travaille, dont 300 000 personnes rien que sur la Strip.

Il faudra convaincre les «locaux» que le trafic et le stationnement sur la Strip ne sont pas si compliqués. 

Des 130 000 clients potentiels, combien en auront les moyens? Combien seront exclus à cause du travail? Combien auront le temps ou le goût, si l'accès est difficile? 

La prévente en donnera une idée, mais seule l'expérience pourra apporter de vraies réponses.

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Mathieu Corbeil participe ces jours-ci aux efforts de vente de billets pour la venue éventuelle d'une équipe de la Ligue nationale de hockey (LNH) à Las Vegas. 

Un Québécois dans «l'équipe rivale»

Originaire de Beauport, Mathieu Corbeil a déménagé à Las Vegas l'été dernier avec sa famille. 

Il participe ces jours-ci aux efforts de vente de billets pour la venue éventuelle d'une équipe de la Ligue nationale de hockey (LNH). 

Il a été embauché à forfait au sein de HockeyVision, une petite équipe de huit ou neuf personnes. Celle-ci soutient les «75 founders», gens d'affaires locaux recrutés par Bill Foley et la famille Maloof pour vendre des billets. 

M. Corbeil rencontre des clients potentiels, leur fournit des renseignements techniques et fait des téléphones.

Je l'ai senti un peu inquiet. Il sait qu'il s'en trouvera à Québec qui le percevront comme un «traître ou un méchant loup» de soutenir ainsi la candidature d'une ville concurrente.

Ce n'est pas comme ça qu'il voit les choses. Las Vegas n'est pas en concurrence avec Québec, dit-il. 

Pour un homme d'affaires nouvellement arrivé à Las Vegas, HockeyVision est une occasion d'augmenter les contacts auprès d'acteurs locaux importants.

M. Corbeil dit aussi s'ennuyer du hockey, même s'il ne se décrit pas comme un «fan fini». Il assistait à Montréal à deux ou trois matchs par année. Il risque d'y aller plus souvent à Las Vegas, car il vient de faire un dépôt pour deux abonnements saisonniers.

M. Corbeil avait repéré mon indicatif régional dans la liste des personnes qui avaient laissé leur nom sur le site Web. Il a eu le goût de parler français. C'est comme ça que je l'ai eu au bout du fil. C'est lui qui m'a trouvé, sans savoir que j'étais de passage à Las Vegas ni pourquoi.

Il n'a pas conclu de vente avec moi, mais j'ai vu que les résultats des 24 premières heures étaient substantiels. La moitié de l'objectif de 10 000 billets était déjà atteint. 

Cinq mille chèques de 150 $ à 900 $.

La suite sera peut-être plus difficile. Les premiers sièges ou billets sont toujours les plus faciles à vendre. Mais il y a manifestement une sorte d'excitation dans l'air. 

Les dépôts sur billets ne garantissent pas d'équipe ni de sièges particuliers dans le futur aréna, mais les détenteurs de ces billets seront consultés sur le nom éventuel de l'équipe.

***

Lorsque Mathieu Corbeil a commencé à investir à Las Vegas en 2012, des «rues complètes étaient désertes», se souvient-il. Des maisons abandonnées par des propriétaires incapables de payer les intérêts à la suite de la crise des subprimes (prêts à haut risque).

Il a acheté à bas prix. Des maisons de 400 000 $ se vendaient alors 100 000 $ ou 200 000 $.

Installé à Montréal depuis plusieurs années, il y avait une petite entreprise de construction, mais constatait que le climat devenait «morose» et les affaires plus difficiles avec la commission Charbonneau.

Il a choisi de vendre son entreprise et de tout miser sur Las Vegas. Il constate que l'économie locale «reprend» ici. Il voit des projets en chantier dans la vallée, des centres de distribution, une industrie du drone sur le point de décoller. Et, qui sait, peut-être que la LNH décollera aussi.  

Quand les cow-boys s'amènent en ville

Casino Fiesta dans le nord de la ville. J'ai fini par trouver la glace derrière des kilomètres de machines à sous. 

Les mini Wranglers y tenaient une activité de financement à quelques jours du départ pour Québec. Les cow-boys jouent demain contre le Japon au Tournoi international de hockey pee-wee. 

Une première pour les 15 joueurs et la plupart des 30 adultes qui les accompagnent.

Éric Lacroix, fils de l'ex-dg des Nordiques, agira comme entraîneur, le régulier, l'ex-Nordiques Ken Quinney, étant retenu au travail.

La mort dans l'âme, Braden Laplaca, un Bantam première année, a vu partir ses anciens coéquipiers. C'est triste d'être trop vieux à 13 ans.

Il était à la conférence de presse de Bettman avec son chandail des Wranglers et a pu serrer la main du commissaire. Ça ne remplace pas un voyage à Québec, mais on se console comme on peut.  

Sur la glace du Fiesta, les pee-wee s'amusent avec des jeunes, des amis et des adultes qui ont payé 10 $ pour aider à financer leur voyage.

Je n'ose pas imaginer la facture pour 10 jours dans le Nord, l'avion et les couchers au Château pour les parents.

Au mur, une affiche géante de Jason Zucker, du Wild du Minnesota, seul joueur actuel de la Ligue nationale de hockey (LNH) à avoir grandi à Las Vegas.

Le long des bandes, des ados s'accrochent pour ne pas tomber. Les patins, loués à la boutique, ne sont pas toujours attachés assez serré. Las Vegas part de loin pour les sports de glace.

Les statistiques donnent 288 joueurs de moins de 18 ans à Las Vegas; 700 en ajoutant les plus âgés et les ligues de garage. C'est peu pour deux millions d'habitants.

Ça augmente tranquillement, note Matt Eldin, président de la Las Vegas Junior Wranglers Association. Une équipe de la LNH stimulerait l'intérêt, croit-il. 

Il faudra le cas échéant ajouter aux trois seules glaces de la région. 

Près de la bande, un des parents balade ses tatous et son chandail no 17 du méchant Milan Lucic des Bruins de Boston. 

Né au Rhode Island, il est un vrai fan de hockey et avait des abonnements saisonniers des Wranglers. Il a dû laisser tomber lorsque son fils s'est mis au hockey. Plus le temps. 

Nous qui avons des arénas dans chaque quartier ou village, nous ne soupçonnons pas l'effort pour faire du hockey dans le désert.

Ce «Bruins» habite Henderson, à 45 minutes sans trafic du Fiesta Arena. C'est loin pour les entraînements. Et pire pour les matchs. 

Les équipes de pee-wee sont rares. Une fin de semaine sur deux, parfois plus, les Wranglers jouent à Phoenix ou à Los Angeles, parfois à Salt Lake City ou même à Denver. Trois, six, dix heures de route et autant pour le retour. 

Les répercussions sur la vie de famille sont lourdes. Les coûts de déplacement s'ajoutent aux inscriptions et à l'achat d'équipement. Le hockey est un luxe que tous ne peuvent se payer. 

Les cow-boys de Las Vegas recevront des applaudissements quand ils sauteront sur la glace demain. Leurs parents dans les estrades en mériteraient tout autant. Je sais, pour l'avoir fait, le plaisir de suivre son fils en tournoi, mais l'effort ne se compare pas. 

Si la LNH débarque à Las Vegas, M. «Lucic» achètera un abonnement saisonnier. Il applaudira l'équipe locale, sauf lorsque les Bruins seront en ville. Bon prince, il souhaite à Québec de ravoir une équipe.

Un lundi soir au bar sportif du casino MGM. Aux murs, des maillots de basket, un short de boxe, des photos de football et le chandail de Kyle Quincey, no 27 des Red Wings. Je me demande ce qu'il y faisait. 

La musique remplit la place. Du vieux rock. Bohemian Rhapsody, Red Hot Chili Peppers, AC/DC.

La quarantaine d'écrans diffuse moitié-moitié du basket et du hockey. Je soupçonne que le hockey n'y est que par défaut, le football étant fini et le baseball pas commencé. 

À l'affiche, trois matchs de la côte Ouest. Celui à Chicago ira en fusillade, après une fin de prolongation excitante qui nécessite une reprise vidéo.

Dans les restaurants La Cage aux Sports, ça spéculerait fort. Ici, rien.

J'ai l'impression d'être le seul attentif à un écran de hockey. Comme je suis le seul à avoir pris une salade avec mon burger de porc. Un étranger au pays des cow-boys.

Mais n'en tirons pas de conclusions. En ce petit lundi de matchs sans enjeu, la vérité est que personne ne regardait les écrans. Pas plus ceux de basket que de hockey.  

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