PyeongChang: la loi de la Fédération de ski

Le secteur du mont Gariwang avait été désigné... (collaboration spéciale, Guillaume Piedboeuf)

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Le secteur du mont Gariwang avait été désigné forêt nationale protégée en 2008. En 2013, sous la pression de la FIS, le gouvernement sud-coréen a retiré le titre de «forêt protégé» à 78 hectares de la montagne. Aujourd'hui plus de 55 000 arbres ont laissé place aux pistes de ski du Centre alpin de Jeongseon.

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Guillaume Piedboeuf

Collaboration spéciale

Le Soleil

(PyeongChang) DEUXIÈME DE DEUX / Quand les organismes de protection de l'environnement sud-coréens se sont alliés pour éviter la destruction d'une forêt protégée de plus de 500 ans en vue des Jeux olympiques de PyeongChang, ils se sont heurtés à un adversaire trop gros pour eux : la Fédération internationale de ski (FIS).

Au moment de mettre sur pied la candidature olympique des Jeux de 2018, la Corée du Sud se trouvait confrontée à un problème que Québec connaît bien. PyeongChang comptait plusieurs stations de ski, mais aucune ne possédait une montagne pour accueillir l'épreuve de descente olympique. C'est que la Fédération internationale de ski exige un dénivelé vertical de 800 mètres pour son épreuve reine. 

Sur 12 options de nouvelles pistes évaluées par les autorités sud-coréennes, une seule s'est finalement mérité l'aval de la FIS : le mont Gariwang, à une trentaine de minutes au sud des autres sites de compétition. Territoire royal et interdit durant le long règne de la dynastie Choson sur la péninsule coréenne, de 1392 à 1910, le secteur venait toutefois tout juste d'être désigné forêt nationale protégée, en 2008. Sur le territoire resté vierge, des arbres de plus de 500 ans et une flore unique ont pris racine, notamment en raison des particularités du sol, qui demeure chaud en hiver et frais durant l'été.  

Lorsque PyeongChang s'est vu accorder les Jeux, des groupes environnementaux nationaux et internationaux se sont rapidement mobilisés pour dénoncer le choix de la montagne. «C'est une atrocité», lance sans détour, le porte-parole de Green Korea United, Kyu Surk Jung. 

En 2012, l'organisme a proposé six autres options au comité organisateur (COJOP). L'une d'entre elles était de tenir l'épreuve à la station de ski Yongpyong, déjà utilisée pour d'autres épreuves, où un dénivelé allant jusqu'à 750 mètres aurait été possible.  

Mais la position de la FIS était claire assure la porte-parole du COJOP, Nancy Park : pas question de faire une exception, même pour 50 mètres. «La FIS a pris la décision. Nous dépendons d'eux. Ils représentent la moitié des évènements olympiques et c'est aussi eux qui ont l'expertise.»

Le sort en était jeté. En 2013, sans autre option, le gouvernement sud-coréen a retiré le titre de «forêt protégé» à 78 hectares de la montagne pour permettre à la machinerie de se mettre à l'oeuvre. Aujourd'hui, sur le mont Gariwang, plus de 55 000 arbres ont laissé place aux pistes de ski du Centre alpin de Jeongseon. 

  • FIS : écolo à temps partiel
Si la FIS ne voyait pas le bien-fondé de réduire ses exigences par soucis environnementaux à PyeongChang, l'argument écologique était pourtant au coeur de son discours, deux ans plus tôt, quand Québec tentait désespérément de trouver une montagne capable d'accueillir la fameuse épreuve de descente pour une potentielle candidature olympique. 

En décembre 2010, la FIS avait rejeté le projet du mont à Liguori, au Massif de Charlevoix, au milieu duquel des structures de bétons auraient dû être posée pour corriger un faux plat. Le président de la Fédération, Gian Franco Kasper, en avait profité pour écorcher une autre des options de Québec : le Cap-Maillard. La montagne aurait eu besoin d'un remblai de 70 m et d'une rampe de lancement pour atteindre le fameux 800 m de dénivelé.

«Vous savez, on a une certaine responsabilité quant à l'environnement. Qu'est-ce que les gens vont dire dans le CIO si le Québec construit une montagne artificielle?» avait expliqué M. Kasper aux médias. Tant qu'à construire une montagne, on pourrait la faire au Qatar et y tenir l'épreuve de descente, s'était-il moqué. 

Quand la FIS refuse un projet, aucune chance que le Comité international olympique ne passe par-dessus sa volonté, admet Claude Rousseau, ex-président d'Équipe Québec, groupe de travail alors chargé de préparer Québec pour une candidature olympique. «D'abord, c'est une centaine de membres qui se connaissent tous qui votent pour les candidatures. Puis en hiver, il y a trois fédérations excessivement puissantes : ski, patinage et hockey.»

  • Puissantes fédérations
Pour Green Korea United, l'inflexibilité de ces puissantes fédérations sportives explique pourquoi les pays industrialisés sont de plus en plus hésitants à accueillir les Jeux. «Appliquer à la Corée des standards de descente basés sur l'Europe, où il y a des montagnes de plus de 3000 mètres, c'est de la violence en soi. Si la FIS avait le moindre respect pour la nature coréenne, elle aurait tenu l'épreuve à Yongpyong», dénonce Kyu Surk Jung.

Le COJOP assure que dans les circonstances, tout a été fait pour limiter les dégâts environnementaux. La descente olympique des hommes et des femmes se tiendra pour la première fois de l'histoire sur le même parcours, ce qui a permis de réduire de 30 % la surface occupée par les pistes. Le tracé a été pensé de manière à éviter les habitats les plus fragiles.

En 2013, le COJOP promettait également qu'après les Jeux, le secteur serait à nouveau protégé, puis restauré. Plus de 1200 arbres originaux devaient notamment y être replantés. Le discours a un peu changé depuis. Le sommet de la montagne sera restauré, mais la station de ski pourrait demeurer. La décision n'est pas encore prise, affirme Nancy Park. 

«C'est insensé de détruire la nature et de parler de restauration ensuite, comme si c'était facile», se désole Kyu Surk Jung, rappelant qu'à Nagano, les autorités tentent toujours sans succès de restaurer certains secteurs détruits pour les Jeux de 1998. «La nature est puissante, mais la flore de Gariwang ne pourra pas être restaurée par l'homme en quelques décennies.»

***

Le rêve des «Alpes d'Asie»

«Les Alpes d'Asie» peut-on lire sur fond de paysage montagneux sur le dépliant touristique du comté de PyeongChang. Un slogan qui se conjugue plutôt au futur qu'au présent. 

La Corée du Sud peut se targuer d'avoir organisé, en 1988, une des éditions olympiques au legs le plus grandiose de l'histoire moderne. En plus de la renommée acquise par Séoul, ces Jeux d'été ont aidé à implanter la démocratie sud-coréenne, en 1987, après 26 ans de dictature militaire, explique le professeur en sport et théorie sociale à l'Université Loughborough, Alan Bairner.

«Ce n'est pas seulement le gouvernement, mais la société qui a été changée. Soudainement, la Corée du Sud n'était plus seulement ce petit pays démoli par la guerre, dans l'esprit collectif.»

À PyeongChang, les visées sont inévitablement plus modestes lorsqu'il est question de legs olympique. En injectant plus d'une dizaine de milliards en infrastructures sportives et de transport, la Corée du Sud espère surtout que la province de Gangwon, où se trouve PyeongChang, deviendra une destination hivernale par excellence sur le continent asiatique. 

«Avec le train à haute vitesse et les autoroutes, les gens vont vouloir y aller», explique la porte-parole du comité organisateur, Nancy Park. «Gangwon est déjà une destination populaire en Corée, mais la province veut vraiment se dévoiler au monde.»

Professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières, Romain Roult s'est penché sur le legs des récents Jeux olympiques d'hiver. Il estime que si la Corée du Sud espère réellement des retombées économiques à la hauteur de son investissement, elle a choisi la mauvaise époque pour accueillir les JO. «Depuis Salt Lake City, on est tombé dans une phase où les Jeux olympiques d'hiver ont essayé de rattraper ce qui se faisait pour les JO d'été en terme de développement urbain.»

L'idée de revenir dans un petit comté comme PyeongChang (40 000 habitants), avec un véritable climat nordique, n'est pas mauvaise, explique-t-il. Mais les budgets n'ont pas suivi. Moins cher que les Jeux de Sotchi - un ovni budgétaire -, le budget total de 2018 doublera tout de même les quelque 7 milliards $ dépensés à Vancouver, huit ans plus tôt.

«En termes purement économiques, les Jeux ne sont plus rentables depuis plusieurs décennies», assure le chercheur. Si l'on sort de cette logique financière, par contre, et que les équipements ne sont pas seulement conçus pour les Jeux, mais pour que la population puisse se les approprier par la suite, ça peut être vu comme un investissement public.»

  • Être ou ne pas être un éléphant blanc
À l'aréna de Gangneung, fin mars, un couple de Coréens âgés est assis aux premières loges d'un match du Championnat du monde de hockey U18, division II. L'homme tient un programme détaillant les règlements de base du hockey. À ses côtés, sa femme pousse un cri en sautant sur son siège chaque fois qu'une mise en échec est assénée. Derrière elle, deux garçons émerveillés applaudissent en riant.  

Les évènements-tests tenus à PyeongChang dans les derniers mois ont pour but de tester les nouvelles infrastructures, mais également d'initier la population à plusieurs sports d'hiver. «Avec les Jeux, on veut créer de nouveaux horizons sportifs pour les Coréens», explique Nancy Park. 

Le succès de cette démarche est important pour le legs social des Olympiques, mais également pour l'avenir de plusieurs installations. Neuf mois à peine après les JO de Rio, les stades à l'abandon dans la métropole brésilienne font les gros titres. Dans le monde des mégas-évènements, les Jeux olympiques sont les champions des éléphants blancs. 

L'organisation de PyeongChang 2018 assure évidemment qu'elle ne laissera pas d'infrastructure inoccupée derrière elle. Dix des 12 installations ont déjà un gestionnaire pour l'après-olympique. L'achalandage, par contre, dépendra de l'intérêt des Coréens pour ces nouveaux sports.

La Corée du Sud a investi plus d'une... (collaboration spéciale Guillaume Piedboeuf) - image 4.0

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La Corée du Sud a investi plus d'une dizaine de milliards de dollars en infrastructures sportives et de transport en espérant faire de la province de Gangwon, où se trouve PyeongChang, une destination hivernale par excellence du continent asiatique.

collaboration spéciale Guillaume Piedboeuf

Dès l'an prochain, une équipe de la Ligue de hockey d'Asie aménagera dans l'amphithéâtre de 12 000 places de Gangneung. Un pari considérable dans une ville de 230 000 habitants. En banlieue de Séoul, où le bassin de population est de loin supérieur, la meilleure équipe de Corée du Sud, le Halla d'Anyang, attire moins d'un millier de spectateurs par match. 

Pour qu'une infrastructure olympique revienne réellement à la population de la ville-hôte, explique Romain Roult, le futur doit être soigneusement planifié. Quitte à parfois changer la vocation d'un bâtiment. 

«Un exemple que l'on connait au Québec, c'est le vélodrome des Jeux d'été de Mont-réal. En le reconvertissant pour en faire le Biodôme, c'est un site qui a vraiment eu un retour à la population.»

Sauf que certaines infrastructures hivernales peuvent difficilement changer de vocation, admet-il. «Une piste de bob-sleigh, un tremplin de saut à ski, ce sont des équipements qui peuvent coûter plusieurs dizaines de millions. Qu'est-ce qu'on fait avec ça après? Une compétition par année? Un championnat du monde au 5 ans? On ne rentabilise pas du tout l'infrastructure.»

***

La Corée du Nord, une menace?

Les récentes tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord soulèvent des questions de sécurité en prévision des Jeux olympiques d'hiver de PyeongChang en 2018. 

Située à environ 80 kilomètres de la frontière nord-coréenne, PyeongChang n'a cependant pas à craindre une saute d'humeur de Kim Jong-un durant les JO, croit Robert Kelly, professeur de sciences politiques à l'Université de Busan, en Corée du Sud. Certes, des agents nord-coréens avaient fait exploser un avion commercial sud-coréen en plein vol, en 1987, quelques mois avant les Jeux de Séoul. 

Pyongyang s'est toutefois considérablement affaiblie depuis, souligne le spécialiste en sécurité internationale.  «La Corée du Nord ne désire plus s'étendre en Corée du Sud, cette époque est révolue. Le régime veut seulement éviter de se faire détruire. Lancer une attaque sur les Olympiques provoquerait seulement une réaction internationale contre la Corée du Nord. Je crois que les Jeux sont sans risque de ce côté.»

Participation nord-coréenne aux JO?

Lors d'un panel organisé par le Conseil coréen pour la Réconciliation et la Coopération, en février, Kim Dong-sun, professeur en affaires du sport à l'Université Kyonggi, à Séoul, soulignait pour sa part que la participation de la Corée du Nord aux JO de PyeonChang pourrait accroître l'intérêt sud-coréen envers les Jeux et aider les relations entre les deux nations voisines. Le désir de la Corée du Nord de participer aux Jeux est cependant loin d'être acquis, sans compter la capacité de ses athlètes à se qualifier. 

Or, le Comité organisateur n'accordera pas de passe-droit exceptionnel, prévient Nancy Park, porte-parole du comité organisateur des JO de 2018. «La participation de la Corée du Nord est très importante pour nous, mais nous voulons voir les meilleurs athlètes au monde aux Olympiques. Si la Corée du Nord décide de participer et qu'ils ont des athlètes éligibles, nous les traiterons de la même façon que toutes les autres nations.»




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