Rio: poudre aux yeux ou legs véritable?

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Après la Coupe du monde de soccer brésilienne, en 2014, qui a laissé derrière elle de gigantesques stades en hibernation, l'organisation de Rio 2016 a vite compris qu'elle devait convaincre la population que les Jeux laisseraient dans leur sillage un legs plus concret.

AP, Felipe Dana

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Rencontres avec des acteurs de la scène sportive. »

(Rio) À 100 jours de Rio / Dans le document officiel de présentation des JO de la ville de Rio, le nom de «Barcelone», hôte des Jeux olympiques de 1992, revient à de nombreuses reprises dès les premières pages. On y trouve même une citation de Pasqual Maragall, maire de la capitale catalane à l'époque: «Il y a deux types de Jeux olympiques: une ville qui sert les Jeux et des Jeux qui servent une ville.»

Barcelone est l'exemple que le mouvement olympique aime lancer pour montrer que les Jeux peuvent changer le visage d'une ville de manière permanente. Et après la Coupe du monde de soccer brésilienne, en 2014, qui a laissé derrière elle de gigantesques stades en hibernation, l'organisation de Rio 2016 a vite compris qu'elle devait convaincre la population que les Jeux laisseraient dans leur sillage un legs plus concret. 

Le verdict de Sylvain Lefebvre, professeur de géographie de l'UQUAM, est sans appel: le contexte actuel rend impossible tout parallèle entre Rio et la capitale catalane. «Barcelone avait réussi à mettre à niveau beaucoup d'équipements qui étaient déjà là, et la tenue des Jeux s'est inscrite dans un courant de revitalisation de toute la ville qui était déjà amorcé depuis plusieurs années. Cela s'inscrivait dans une logique parfaitement cohérente, sans démesure. On n'est plus du tout dans la même échelle de grandeur. Les budgets ont explosé, le coût des grands amphithéâtres et de la sécurité a augmenté exponentiellement.»

Le spécialiste de la question olympique est sceptique quant au projet de Rio de démonter un stade, l'Aréna du futur, après la compétition, pour construire quatre écoles avec ses matériaux. «Dans chaque ville qui accueille ce genre d'événements, le débat est à savoir si l'argent ne devrait pas plutôt aller à l'éducation et la santé. Alors quoi de mieux, pour l'acceptabilité sociale, que d'annoncer qu'une fois la compétition terminée, un stade va être transformé en quelque chose lié à l'éducation? Je pense que c'est davantage de la poudre aux yeux.»

Le Comité organisateur soutient que le legs des JO sera à la hauteur des investissements.

Urbanisation

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Les lettres géantes Cidadeolimpica, «ville olympique», et le Musée de demain dans le port de Rio.

Collaboration spéciale Guillaume Piedboeuf

L'omniprésence d'infrastructure de transport vers Barra découle du fait que la région sera l'hôte de près de la moitié des compétitions olympiques. Gilmar Mascarenhas rappelle que la première candidature olympique de l'histoire de Rio, en 1996, proposait de faire du nord de la ville le centre des Jeux. Un projet qui, selon lui, aurait réellement pu transformer Rio pour le mieux. Ce qui n'est pas le cas dans l'état actuel des choses. 

Le porte-parole de Rio 2016, Mario Andrada, ne croit pourtant pas que le centre et le nord de la ville sont laissés pour compte. Il rappelle que la revitalisation tant attendue du vieux port, désormais appelé «port merveilleux», et la construction du «Musée de demain» sont des legs non négligeables. 

Rien pour impressionner le professeur de géographie urbaine à l'Université d'État de Rio de Janeiro. «En plus de promouvoir un urbanisme déjà révolu, basé sur l'automobile, les Jeux ont favorisé de grandes firmes immobilières privées et fait la promotion de l'extrême dégradation environnementale.»

Environnement

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Le parcours de golf olympique

Archives AP, David J. Philli

L'environnement fait partie du legs des JO. Pourtant, certains, à l'image du professeur de géographie urbaine à l'Université d'État de Rio de Janeiro Gilmar Mascarenhas, n'hésitent pas à crier à la dégradation environnementale. Une critique alimentée par la décision de construire le parcours de golf olympique dans un secteur  protégé appelé Jacaré, du nom de l'espèce d'alligator qui le peuple. Espèce ironiquement menacée par l'activité humaine.  

Le Comité organisateur se défend cependant d'avoir endommagé l'endroit. Au contraire, Mario Andrada souligne que malgré son statut protégé, le secteur se dégradait, notamment parce ce que son sable était régulièrement volé. «Quand nous avons pris possession de l'endroit pour la construction du terrain de golf, nous avons tout de suite pris deux mesures environnementales. D'abord, nous avons commencé à protéger les animaux du secteur, et leur nombre est désormais en croissance. Deuxièmement, nous avons transplanté une partie de la végétation dans un endroit plus sécuritaire, à l'intérieur du même périmètre. Aujourd'hui, le secteur est en bien meilleure forme environnementale qu'il ne l'était il y a quelques années.» Reste à voir quand les nombreux condominiums construits autour du terrain se rempliront. 

Bien que l'objectif de nettoyage de la baie de Guanabara ne sera pas atteint, M. Andrada soutient également que la conscientisation des Cariocas à la santé de la baie est un legs clair de l'organisation des Jeux. Le biologiste Mario Moscatelli voit les choses différemment. «Ça aurait pu être un véritable tournant dans l'écosystème de la baie de Guanabara. On avait la technologie, on avait le budget, mais comme d'habitude au Brésil, il n'y avait pas de volonté politique de la part des autorités brésiliennes. Je ne suis pas du tout surpris par leur comportement, juste déçu de voir que l'on a manqué une occasion unique pour la vie de la baie.»

Transport

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Des travailleurs s'affairent à la station São Conrado de la ligne de métro 4.

AFP, Christophe Simo

Le transport est le principal legs des JO, assure Mario Andrada, porte-parole de Rio 2016. La ligne de métro 4, reliant Barra à Ipanema, et les quatre nouveaux corridors d'autobus rapides, nommés BRT, ont comme objectif de faire passer l'utilisation du transport en commun dans la métropole de 18 % de la population en 2009 à 63 % de la population en 2017. 

Professeur de géographie urbaine à l'Université d'État de Rio de Janeiro, Gilmar Mascarenhas, accuse plutôt Rio de distortionner ses politiques urbaines, en implantant un plan de transport pensé comme si Barra de Tijuca était le centre de Rio. Jusqu'à 2014, l'ensemble des améliorations aux réseaux de transport en vue des JO visait à relier Barra à différents secteurs de la ville. «Ce n'est qu'après de sévères critiques de plusieurs spécialistes que la ville a reconnu que le principal flux de travailleurs en déplacement quotidiennement n'avait pas été pris en compte, ajoutant un quatrième corridor [entre le centre et le nord de la ville]». Il se montre également critique devant la décision d'implanter une nouvelle ligne de métro vers Barra, plutôt que d'allonger les lignes existantes en périphérie, un besoin plus criant.

Sylvain Lefebvre, professeur de géographie à l'UQAM, explique que le lien n'est pas difficile à faire entre les intérêts immobiliers privés et les directions données aux travaux d'infrastructures routières et sportives. «Ça ne se fait pas dans un souci de justice et de service pour tous, c'est clair. Dans le contexte brésilien, c'est caricatural présentement.»

Les améliorations du réseau de transport à Rio ont entraîné un lourd coût pour les usagers. Depuis janvier 2012, le prix d'un passage en autobus est passé de 0,90 $CAN (2,50 réaux) à 1,35 $. Le métro a fait un bond de 1,00 $ à 1,46 $.

Sport

Le nouvel Aréna du futur, au parc olympique... (Collaboration spéciale Guillaume Piedboeuf) - image 5.0

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Le nouvel Aréna du futur, au parc olympique de Bara, sera démonté après les Jeux. Ses matériaux serviront à la construction de quatre écoles.

Collaboration spéciale Guillaume Piedboeuf

Le plus indéniable legs des Jeux olympiques est toujours sportif. Les études démontrent que la tenue de la compétition a un effet clair sur la pratique du sport dans la ville et le pays hôte. 

«Le Parc olympique de Barra deviendra un Centre d'entraînement national pour les athlètes de pointe, financé par le gouvernement, opéré par le Comité olympique brésilien», souligne Mario Andrada. Le porte-parole de Rio 2016 se réjouit de pouvoir faire rêver une jeune génération de brésiliens avec la tenue des Jeux. Certains stades du Parc Olympique abriteront également des écoles à vocation sportive. 

Impossible de nier cet effet bénéfique dans l'accueil des JO, admet Sylvain Lefebvre. Le professeur de géographie à l'UQAM ajoute que la tenue des Jeux amène des retombées économiques, ne serait-ce qu'en augmentant le prestige de la ville hôte à l'international, bien que le tout soit difficile à quantifier. «Mais la plupart des experts s'entendent depuis plusieurs années que nonobstant notre capacité à calculer la valeur précise de ces retombées, il est clair que l'on est dans une situation d'écart beaucoup trop grand entre l'investissement et ce que l'on en retire.»

«Le mouvement olympique commence à se rendre compte que sa façon de produire des mégas-évènements, consolidée dans les trois dernières décennies, est désuète», conclut Gilmar Mascarenhas, professeur de géographie urbaine à l'Université d'État de Rio de Janeiro. «En ce sens, les Olympiques de Rio pourraient marquer l'apogée d'un modèle fautif, autoritaire, susceptible de produire des éléphants blancs, des évictions excessives dans la population locale, et un manque de respect des droits humains.»

La «chasse» aux pauvres

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85 000 policiers, pompiers et militaires qui les rues de Rio durant les Jeux olympiques.

AP, Leo Correa

Durant les Jeux, c'est 85 000 policiers, pompiers et militaires qui patrouilleront les rues de Rio. La fameuse sécurité, dont le coût fluctue exponentiellement de méga-événements en méga-événements, apporte aussi son lot de droits humains bafoués, souligne Andrea Florence, de l'organisme international de défense des droits des enfants Terre des Hommes. 

«Ce que nous avons vu à la Coupe du monde de soccer, ce sont des enfants vivants dans la rue disparaître durant la compétition sans que leurs parents sachent où ils se trouvaient. Certains ont été placés dans des unités d'éducations mises en place pour l'occasion, où de la violence et de l'intimidation ont été rapportées. C'est un mauvais usage de ces mesures qui ne respectent clairement pas la loi.»

«À partir du moment où une ville met en scène ses quartiers centraux, son centre-ville, le premier réflexe qui s'impose, c'est de chasser les irritants. Les irritants, c'est la pauvreté, c'est l'itinérance...» explique Sylvain Lefebvre, professeur de géographie à l'UQUAM.

Andrea Florence ajoute que le Comité des droits de l'enfant de l'ONU a mis en garde le Brésil en vue des Jeux olympiques, en octobre dernier, sur le nettoyage humain des rues. Malgré cela, une opération entièrement financée par des intérêts privés, mais entérinée par le gouvernement, a débuté le même mois. «Plus de 500 policiers se relaient pour surveiller trois secteurs urbains de la ville jusqu'à 22h jusqu'aux JO. Uniquement entre le début de décembre et la fin de février, il y a eu 869 personnes arrêtées.»

Violentes confrontations

C'est sans compter le grand projet de l'État de Rio de pacification des favélas, visant la reprise de certains territoires contrôlés par les trafiquants. Avec la venue annoncée du Mondial de soccer et des JO, des Unités policières pacificatrices (UPP) ont été placées dans la plupart des favélas en périphérie des zones touristiques. Une surveillance lourdement armée, 24h sur 24. Le programme a mené à de violentes confrontations entre criminels et policiers, et à une montée de la violence policière envers les civils. 

Dans les dernières années, des histoires de violence gratuite ont enflammé les favélas. Le meurtre de Eduardo De Jesus, par exemple. Le garçon de 10 ans a été abattu le 2 avril 2015, en fin d'après-midi, devant la porte de la maison familiale d'Alemaõ. Les policiers pensaient que le cellulaire avec lequel il s'amusait était une arme. 

«C'était mieux avant la pacification», répondent unanimement un groupe d'adolescents de la gigantesque favéla de Rocinha, lorsqu'on leur pose la question. Ils ne parlent pas nécessairement en connaissance de cause. Ils avaient entre 9 et 11 ans lorsque l'UPP a été installée dans leur favéla. N'empêche, le movimento, le crime organisé, est une affaire de jeunes. Une dizaine de mètres plus loin, deux hommes d'à peine quelques années leurs cadets s'échangent un pistolet en pleine rue. «L'un d'eux s'en va faire une livraison.»

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