Felipe Alou, la meilleure prise des Expos

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Pour Felipe Alou, ses trois premières saisons à la barre des Expos (1992, 1993 et 1994) auront été ses plus belles.

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Frédéric Daigle
La Presse Canadienne
Montréal

Le 22 mai 1992, les Expos de Montréal ont congédié Tom Runnells pour le remplacer par Felipe Alou, l'homme qui allait devenir le recordman de l'organisation pour les matchs dirigés et les victoires par un gérant.

Bien plus que le meilleur gérant de leur histoire, les Expos ont aussi nommé cette journée-là le premier gérant originaire de la République dominicaine dans l'histoire des ligues majeures. Mais cette nomination a bien failli ne jamais se produire.

«Je dirigeais le club au niveau A et ç'a été une surprise pour moi qu'on m'offre d'être l'instructeur de banc», s'est rappelé Alou au cours d'un long entretien accordé à son domicile de Boynton Beach, en Floride, pour souligner le 25e anniversaire de sa nomination. 

«Dan Duquette [alors directeur général des Expos] m'a dit qu'il voulait que j'aide Tom Runnells. Je ne voulais vraiment pas retourner à Montréal comme instructeur, le salaire n'était pas assez intéressant», poursuit celui qui agit toujours, à 82 ans, comme conseiller spécial au directeur général des Giants de San Francisco. 

«J'ai dit à Duquette de trouver quelqu'un d'autre. Mais deux mois plus tard, il m'a appelé pour me dire : "Felipe, je ne trouve personne d'autre. Tu es l'instructeur de banc." Alors, je n'avais pas le choix. C'est à cause de cela que je suis devenu le gérant.»

À la pêche

Le jour de sa promotion comme gérant, les Expos accueillaient les Braves d'Atlanta. Pendant que Duquette conviait Runnells au Stade olympique pour lui annoncer que son séjour avec les Expos était terminé, Alou et le descripteur des matchs des Expos à la radio, Jacques Doucet, se rendaient sur le lac Saint-Pierre afin de taquiner le brochet, comme ils avaient souvent l'habitude de le faire en cours de saison.

«Je pense que nous avons tenté de le rejoindre trois ou quatre fois avant de finalement lui parler!» s'est rappelé Duquette, aujourd'hui vice-président exécutif des opérations baseball des Orioles de Baltimore.

«Les Expos ont contacté le pourvoyeur, qui est monté dans une chaloupe pour venir me trouver. Il m'a alors dit que les Expos voulaient me voir à Montréal immédiatement. J'ai bien pensé qu'ils voulaient m'offrir le poste, puisque l'équipe n'allait pas tellement bien à ce moment. Je me suis dirigé au Stade avec mes vêtements de pêche sur le dos.»

Mais ce n'est pas ce qu'il a dit à ses partenaires de pêche... «Quand il a reçu l'appel, il nous a dit qu'il devait quitter pour une raison d'assurances, a raconté Doucet. Une fois de retour à la maison, j'ai été très surpris d'apprendre que les Expos nous avaient convoqués à une conférence de presse pour 16h30. J'ai alors appelé [la responsable des relations avec les médias] Monique Giroux pour lui demander ce qu'il en était et elle était un peu réticente à me le dire. Elle m'a alors dit que Felipe serait nommé gérant. Je suis tombé en bas de ma chaise. Mon chum Felipe m'avait caché ça!

«Felipe était dans l'organisation depuis longtemps et j'avais travaillé de très près avec lui quand il était le gérant à West Palm Beach et que j'étais en charge des clubs-école, raconte Duquette. Ça m'avait toujours impressionné à quel point ses clubs dans la Ligue de l'État de la Floride marquaient toujours plus de points que leurs adversaires. C'est une ligue difficile, reconnue pour ses bons lanceurs, ses bonnes défenses et les matchs d'un point. [...] C'est le genre de baseball que l'on jouait au Stade olympique : nous avions de bons lanceurs, une bonne défense et des joueurs rapides. Felipe était bon dans tous ces aspects. Claude Brochu m'avait recommandé de trouver une solution à l'interne. Nous avions la solution parfaite en Felipe Alou.»

À deux cheveux d'un refus

Alors qu'une telle proposition aurait dû le faire bondir de joie, Alou a failli ne pas accepter. «Je leur ai d'abord dit que je ne voulais pas le job, que je tentais d'aider le jeune [Runnells] à diriger et que peut-être, je ne faisais pas un super job. Je voulais qu'on laisse plus de temps à Tom Runnells et que je tente de l'aider.

«Dan Duquette m'a dit : "Si tu ne prends pas le job, j'ai quelqu'un d'autre qui attend", se rappelle plutôt Alou. Alors, je l'ai pris. Je n'allais pas laisser quelqu'un le prendre à ma place. [...] J'ai réalisé que Duquette allait donner le poste à Kevin Kennedy, alors j'ai dit que j'allais le prendre. Kennedy est demeuré comme mon principal adjoint. C'est aussi un excellent homme de baseball et il est devenu gérant par la suite.

«Je me suis dit : "Tu mérites ce poste. Ça fait tellement longtemps que tu es dans l'organisation, vas-y, prend-le." Je savais que j'étais prêt pour ce job. Personne n'avait besoin de m'en convaincre. J'avais dirigé si souvent dans les ligues mineures, où j'avais affronté les [Tony] La Russa, [Jim] Leyland, et autres grands gérants de l'époque. Je savais que je pouvais tenir tête à ces gars-là dans les majeures.»

Sous sa gouverne, les Expos ont compilé une fiche de 70-55 pour conclure la campagne à 87-75, à neuf matchs des Pirates de Pittsburgh et du premier rang dans l'Est.

Toujours agacé d'avoir obtenu le poste par intérim

Après avoir finalement accepté le poste de gérant des Expos de Montréal en remplacement de Tom Runnells le 22 mai 1992, ce qui aurait pu devenir l'un des plus beaux jours de sa carrière dans le baseball a plutôt laissé un goût amer dans la bouche de Felipe Alou.

Après 15 ans au sein de l'organisation des Expos et plus de 30 dans le baseball professionnel, dont plusieurs comme gérant dans les ligues mineures et au baseball d'hiver, Alou a très mal pris qu'on lui offre le poste de gérant des Expos de façon intérimaire.

Vingt-cinq ans plus tard, celui qui a aujourd'hui 82 ans n'a visiblement toujours pas digéré cet affront. «Quand [Dan] Duquette [le directeur général des Expos à l'époque] m'a présenté, il l'a fait à titre de gérant par intérim pour le reste de la saison. Serge Touchette [du Journal de Montréal] lui a alors demandé pourquoi seulement jusqu'à la fin de la saison, alors que j'avais été depuis si longtemps dans l'organisation. Duquette a répondu qu'il allait m'évaluer après la campagne. Je n'ai pas aimé ça.

«Je croyais, au moins au sein de cette organisation, avoir été évalué pendant toutes ces années. S'ils ne me connaissaient pas, ça veut dire qu'ils n'avaient pas porté attention à ce que j'avais fait pendant tout ce temps : développer leurs joueurs et gagner des championnats dans les ligues mineures. J'ai alors dit aux journalistes que si une évaluation devait décider de mon sort, j'allais être à Montréal très longtemps. Même sans avoir dirigé dans les majeures, j'étais à ce point confiant.»

La question semble également toujours agacer Duquette... «Il vous a dit ça?» a demandé le vice-président exécutif aux opérations baseball des Orioles de Baltimore. Je ne me souviens pas de ça. Je croyais qu'il avait été nommé gérant dès le départ. J'en suis plutôt certain, même», a-t-il ajouté, avant de se rappeler un rendez-vous soudain et de mettre fin à la conversation.

Alou ne comptait pas donner le choix à Duquette : il a remporté 70 des 125 matchs qu'il a dirigés cette saison-là. La conversation n'a pas été longue une fois la campagne terminée. «Nous gagnions des matchs et je crois que nous jouions du baseball excitant, se rappelle-t-il. [...] À la fin de la saison, Duquette m'a offert un contrat de trois ans. C'était la première fois que j'avais un contrat de cette durée de toute ma carrière.»

Cinq souvenirs marquants d'Alou

Le 22 mai 1992, les Expos ont nommé... (Photothèque Le Soleil) - image 4.0

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Le 22 mai 1992, les Expos ont nommé Felipe Alou au poste de gérant. Bien plus que le meilleur gérant de leur histoire, il a aussi été le premier gérant originaire de la République dominicaine dans l'histoire des ligues majeures.

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De son propre aveu, Felipe Alou a passé de très beaux moments dans l'organisation des Expos de Montréal. Voici en vrac quelques-uns des souvenirs qu'il a partagés avec La Presse canadienne :

1992, 1993 et 1994

Pour Alou, ses trois premières saisons à la barre des Expos auront été ses plus belles. «Pendant ces trois premières saisons, nous avons fait tourner le vent. De dernier en 1992, nous avons terminé deuxième, même chose en 1993. À l'interne, nous savions que nous avions une équipe capable de gagner le championnat.

«Ce qui est arrivé en 1994 - les Expos dominaient le baseball majeur avec un dossier de 74 victoires et 40 défaites lors du déclenchement de la grève, le 12 août - n'était pas une surprise ni pour les joueurs, ni pour les entraîneurs. Nous savions que nous étions aussi bons que cela. Mais la direction et les médias n'y croyaient pas. Alors ces trois années constituent mon plus beau souvenir de mon passage chez les Expos.»

La saison 1996 plus dommageable que 1994

Si la grève de 1994 a fait mal à la concession montréalaise, Alou estime que ce qui s'est passé à la conclusion de la saison 1996 a vraiment signé le début de la fin des Expos.

«Les gens se rappellent de 1994, mais en 1996, nous étions aussi très bons. Après le démantèlement de 1995, qui nous a fait chuter en dernière place, nous avons rebâti l'équipe et nous avons perdu une place en séries lors du dernier jour de la saison. Nous avons gagné le dernier match contre les Braves, mais ça s'est passé entre les Dodgers et les Padres. Ces derniers ont balayé les Dodgers et, au lieu de terminer meilleurs deuxièmes, ce sont les Dodgers qui ont eu cette chance, tandis que les Padres ont terminé premiers dans l'Ouest.

«Notre récompense pour avoir mené de nouveau l'équipe de la dernière place à un match d'une participation aux séries comme meilleurs deuxièmes? La haute direction a encore démantelé l'équipe. [...] Je crois vraiment que c'est la saison 1996, plus que 1994, qui a mené au départ de l'équipe.»

À ne pas inviter à la même soirée...

Felipe Alou et Jeffrey Loria. L'ex-gérant croit que Loria a tout mis en oeuvre pour sortir le baseball de Montréal. «Je pense vraiment que Loria voulait faire couler la concession, afin qu'il puisse la sortir de Montréal. Il n'a jamais eu le désir d'améliorer l'équipe ou de lui injecter de l'argent. Je le croyais à l'époque et je le crois toujours aujourd'hui : c'était le but de Loria de sortir les Expos de Montréal. En même temps, on ne peut pas blâmer que Loria : l'équipe a été offerte à tout le monde à l'époque.»

Un banquet de trop

Il est difficile de penser que les Expos avaient Alou en si haute estime à l'écoute de certaines anecdotes qu'il raconte. Une, au camp d'entraînement de 1992, est particulièrement troublante.

«Pour la naissance de Felipe fils, qui a maintenant 25 ans, j'ai demandé à Tom Runnells d'avoir une journée de congé. Mais après la rencontre en soirée contre les Braves, il devait y avoir une réception avec des membres des deux organisations. Il m'a dit que Bobby Cox et tous les instructeurs devaient être là. Que lui et tous les instructeurs y seraient et que plusieurs joueurs des deux équipes y participeraient, alors il ne voulait pas que je quitte pour Palm Beach Gardens, qui n'est vraiment qu'à 20 minutes de West Palm Beach. Il voulait que j'attende après la soirée avant de quitter.

«Vous savez quoi? Bobby Cox n'est jamais venu, pas plus qu'aucun de ses instructeurs. Quelques-uns de leurs jeunes joueurs seulement se sont pointés : Chipper Jones, Javy Lopez et quelques autres des ligues mineures. Je ne crois pas qu'un seul joueur des majeures ne se soit présenté. J'étais dans le baseball depuis longtemps à ce moment. Je trouvais qu'on n'avait pas à me faire courir le risque de manquer la naissance de mon fils.»

De bons mots pour Runnells

Mis à part cet incident, Alou n'a que de bons mots pour Runnells, qu'il ne souhaitait pas remplacer. «Je trouvais que Tom Runnells faisait un boulot honnête comme gérant. Au camp, il avait fait des trucs que je n'avais jamais vus auparavant : avec les États-Unis en guerre, il est arrivé habillé comme le général Schwatzkopf. Ç'a été le plus grand choc de toute ma carrière dans le baseball. Nous avions plusieurs jeunes joueurs et peut-être qu'ils ont mal compris ce qu'il cherchait à faire. Il a aussi organisé un concours de plus longs coups de départ - gagné par Larry Walker -, puis un autre de lancers francs. Quand j'ai vu ça, j'ai eu quelques doutes. Oui, nous nous entraînions au baseball, mais nous faisions un paquet de trucs qui n'étaient pas en lien.

«Je crois que Tom Runnells est un excellent homme de baseball, mais qu'il était trop jeune pour réaliser l'ampleur de la tâche. Il n'était pas prêt à être gérant à ce moment-là.»

Il a pavé la voie aux Dominicains

Que ce soit comme joueur ou comme gérant, Felipe Alou a été un pionnier, ouvrant les portes du baseball majeur aux Dominicains.

Quand il a été rappelé par les Giants de San Francisco, le 8 juin 1958, il est devenu le deuxième joueur de la République dominicaine à jouer dans les majeures, après Ozzie Virgil père, qui a également amorcé sa carrière avec les Giants, à New York. Alou est toutefois le premier Dominicain à avoir joué de façon régulière puisque Virgil n'a disputé que 324 rencontres en neuf ans avec cinq organisations.

Après 17 saisons dans les ligues majeures avec les Giants, les Braves (de Milwaukee et d'Atlanta), les Yankees, les Athletics, les Expos et les Brewers (trois matchs seulement, en 1974), Alou tente sa chance comme gérant. Ce sont les Expos qui l'embauchent et lui confient, en 1977, leur club-école de niveau A de West Palm Beach.

Il a par la suite dirigé à tous les niveaux de l'organisation pendant 15 ans, en plus de passer deux années au sein de l'équipe d'instructeurs du gérant Dick Williams, en 1979 et 1980.

«Je ne le réalise pas encore tout à fait, mais j'étais en quelque sorte un pionnier, raconte Alou. Les Dominicains ont toujours produit de bons joueurs, comme le reste de l'Amérique latine d'ailleurs. Mais les joueurs latins avaient la réputation de ne pas être intelligents. Je ne sais pas d'où ça vient, mais j'imagine que cette réputation était aussi attachée aux gérants latins. Comme les Dominicains ont envoyé le plus de joueurs dans le baseball majeur, j'imagine qu'on a mené au chapitre de la stupidité également...»

«Ça ne nous avait pas marqué que Felipe allait devenir le premier Dominicain à occuper le poste de gérant dans le baseball majeur. Mais lors de la conférence de presse, la première question a porté là-dessus!» s'est rappelé Dan Duquette, qui était le directeur général des Expos quand Alou, alors le principal adjoint de Tom Runnells, a été promu, le 22 mai 1992.

«Nous ne l'avions pas réalisé et ça n'avait pas fait partie de notre processus décisionnel. Nous l'avions choisi au mérite, sur sa capacité à diriger dans les majeures, sur sa crédibilité, ainsi que sur toutes les années qu'il avait données à l'organisation. Mais il l'était, et il a pavé la voie aux autres Dominicains.»




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