Une page du baseball cubain s'écrit à Québec

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(Québec) La semaine prochaine, une page d'histoire va s'écrire au stade municipal de Québec avec la venue de l'équipe nationale cubaine de baseball. Une visite qui déborde largement le contexte sportif. Pour souligner l'événement, Le Soleil vous présente un tour d'horizon de l'aventure cubaine, des premiers lancers de Fidel Castro jusqu'aux démarches qui ont conduit à la venue des Cubains sur le terrain des Capitales.

L'histoire du baseball à Cuba en neuf manches

À Cuba, l'histoire du baseball rime souvent avec celle de la révolution. Bien avant Fidel Castro. Sommaire d'une passion nationale en neuf manches.

1re manche: le baseball, c'est la révolution 

Le baseball, un dangereux sport révolutionnaire? Inutile de vous pincer. Vous ne rêvez pas.

À la fin du XIXe siècle, Cuba fait partie de l'empire espagnol. L'Espagne et son sport fétiche, la corrida, sont jugés rétrogrades et barbares. À l'opposé, les États-Unis représentent la modernité. Les jeunes Cubains de bonne famille se passionnent pour le passe-temps des Amerloques : le baseball.

En 1869, le gouvernement colonial espagnol interdit ce sport étrange, auquel il ne comprend rien. Les autorités s'inquiètent du fait que les adeptes manient un bâton. Ne s'agit-il pas d'un prétexte pour porter une arme? De plus, les profits tirés des matchs sont souvent versés à la cause révolutionnaire. Autour de La Havane, la police pourchasse les joueurs. Ces derniers se dispersent en scandant des slogans hostiles au pouvoir. 

L'une des premières grandes vedettes du baseball cubain, Emilio Sabourin, mourra dans une prison espagnole, lors de la guerre d'indépendance, en 1897.

Fidel Castro, qui porte l'uniforme de l'équipe qu'il... (Archives AP) - image 2.0

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Fidel Castro, qui porte l'uniforme de l'équipe qu'il a formée avec ses amis de la guérilla, les  Barbudos, lance une balle de baseball avant le début d'un match organisé entre son équipe et la police cubaine en juillet 1959. 

Archives AP

2e manche : un improbable Sénateur

La légende veut que Fidel Castro ait participé au camp d'entraînement des Sénateurs de Washington, à la fin des années 40. Son destin aurait été scellé par le rapport d'un entraîneur, qui se lisait comme suit. «Beaucoup d'enthousiasme, mais pas beaucoup de bras. Je suggère qu'il aille se faire voir ailleurs.»

Tout cela est faux. Fidel Castro a lancé pour l'équipe de la Faculté de droit de l'université. C'est à peu près tout. Mais depuis 50 ans, cela n'empêche pas les historiens en herbe de rêver. À quoi ressemblerait le monde si les dépisteurs du baseball avaient su reconnaître les talents du futur révolutionnaire? Pas de révolution communiste. Pas de Che Guevara. Pas de crise des missiles, pour mener le monde au bord de la guerre atomique. Pas d'invasion américaine ratée, à la baie des Cochons.

Mais à quoi bon refaire l'histoire? Comme disent les Allemands, «si ma grand-mère avait des roues et des ailes, ce serait un avion».

3e manche: nous irons tous à La Havane

Dans les années 40 et 50, Cuba constitue un petit paradis pour les joueurs de baseball. Les Dodgers de Brooklyn y tiennent souvent leur camp d'entraînement printanier.

À partir de 1954, le Gran Stadium de La Havane accueille les matchs des Sugar Kings, une filiale des Reds de Cincinnati, dans le calibre AAA. Le propriétaire, Bobby Maduro, voit grand. Il promet un club des ligues majeures. Les joueurs reçoivent presque quatre fois le salaire moyen aux États-Unis.

Mais Cuba est aussi une marmite en ébullition. À La Havane, les parties de baseball sont parfois interrompues par une manif des étudiants de l'université. Les trublions font exploser des pétards. Ils déploient des banderoles pour dénoncer la dictature. L'incident se termine généralement par une course-poursuite avec les policiers, sur le terrain.

Le dictateur Fulgencio Batista est un habitué des matchs au Gran Stadium. Entouré de ses gardes du corps, il regarde les manifs des étudiants d'un air plutôt amusé. Apparemment, il ne prend pas au sérieux la contestation grandissante, tout comme ses amis de la CIA.

Il va le payer très cher. 

4e manche: la balle rapide de Fidel

Le joueur des Pirates de Pittsburgh, Don Hoak, a raconté une anecdote, dans un texte intitulé

Le jour où j'ai frappé contre Castro. Ça se passait à La Havane, au début des années 50, où il jouait dans la Ligue d'hiver.

Un jour, alors que Hoak s'en va au marbre pour frapper, des manifestants envahissent le terrain. Un grand gaillard répondant au nom de Fidel Castro se dirige vers le monticule. Il emprunte la balle et le gant du lanceur, avant d'ordonner à tout le monde de reprendre position.

L'arbitre, visiblement amusé, accepte de jouer le jeu, le temps de quelques lancers. Puis, il expulse Castro, d'un geste théâtral. Conclusion de Don Hoak? «Avec le recul, je me dis qu'en travaillant un peu son contrôle, Fidel Castro aurait été meilleur lanceur que premier ministre.»

5e manche: touche pas à mon baseball

Le 1er janvier 1959, les guérilleros barbus de Fidel Castro s'emparent de La Havane. Les révolutionnaires saccagent les casinos, qu'ils associent au crime organisé. La peine de mort est rétablie pour les complices du dictateur Batista. Les terres des grands propriétaires terriens sont confisquées. Les transports sont nationalisés. Le golf est dénoncé comme un sport «bourgeois».

Seul le baseball professionnel semble échapper à la révolution. Dans un premier temps, Fidel Castro se montre accommodant. Il offre de rembourser les dettes des Sugar Kings de La Havane. On raconte même qu'il écourte les réunions du conseil des ministres pour regarder les matchs!

Fidel Castro veut conserver l'équipe à Cuba, «même s'il doit aller lancer». Pour amasser des fonds, il forme une équipe de baseball avec ses amis de la guérilla, baptisée les Barbudos [Les Barbus]. Mais connaissant sa réputation de mauvais perdant, bien peu de ses compagnons d'armes acceptent de jouer contre lui.

Le populaire Camilo Cienfuegos sera le plus diplomatique : «Je ne m'oppose jamais à Fidel. Même pas au baseball.» 

6e manche: Take Me Out to the Ball Game ou le voyage en Amérique

En avril 1959, lorsque Fidel Castro se rend à New York, les relations avec les États-Unis sont déjà glaciales. L'encombrant visiteur est confiné à l'île de Manhattan, supposément «pour assurer sa sécurité». Il en profite pour visiter le Yankee Stadium, l'ultime temple du baseball.

Castro explique à la blague qu'il se sent plus en sécurité aux États-Unis qu'à Cuba. Il ne saurait mieux dire! Car pendant que le FBI mobilise une petite armée pour le protéger aux États-Unis, la CIA planifie son assassinat à son retour sur l'île. 

Au fil des ans, la CIA va tout essayer pour se débarrasser de Castro, y compris une petite charge explosive, placée dans une balle de... baseball. Un jour, elle tente de diffuser du LSD dans le studio de télé où Castro doit prendre la parole, en direct, pour le faire passer pour un fou. Plus tard, elle veut lui faire ingurgiter un poison qui ferait tomber les poils de sa célèbre barbe.

Le diplomate Wayne Smith résumera la situation en en disant que «Cuba produit sur les administrations américaines un effet comparable à celui de la pleine lune sur les loups-garous».

7e manche: viser Fidel

Le 25 juillet 1959, au Gran Stadium de La Havane, on frôle la catastrophe lors d'un match des Sugar Kings. Deux joueurs sont blessés par... balles. Les blessures sont légères, mais les deux victimes l'ont échappé belle. L'un d'entre eux ne doit la survie qu'à son épais casque de plastique, qui a fait dévier la balle.

Est-ce la goutte qui fait déborder le vase? Pas tout à fait. Depuis des mois, l'administration américaine veut utiliser le sport pour punir Fidel Castro. Elle presse le commissaire du baseball, Ford Frick, de liquider l'équipe de La Havane.

Mais M. Frick attend son heure...

Un an plus tard, en juillet 1960, les Sugar Kings profitent d'un voyage aux États-Unis pour annoncer leur déménagement immédiat dans le New Jersey. En plein milieu de la saison! Comme des voleurs. Furieux, Fidel Castro dénonce un geste qui «viole tous les codes de l'esprit sportif».

Ajoutant l'insulte à l'injure, le commissaire du baseball interdit à tous les joueurs professionnels d'évoluer à Cuba, même dans les ligues d'hiver. Et la rancune du baseball majeur sera tenace. Il faudra compter 39 années avant qu'il revienne sur l'île, à la faveur d'un match hors concours.

Même en 2012, l'entraîneur des Marlins de la Floride, Ozzie Guillen, est suspendu pour cinq parties parce qu'il a osé dire qu'il «respectait» Fidel Castro. Tout compte fait, Monsieur aurait mieux fait d'avouer son appartenance à un culte satanique.

Le président cubain Fidel Castro parle aux joueurs... (Photothèque Le Soleil) - image 3.0

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Le président cubain Fidel Castro parle aux joueurs de l'équipe de baseball de Cuba à La Havane, le 21 mars 2006. Cuba avait décidé que le prix remis aux gagnants de la Classique mondiale de baseball irait aux victimes de l'ouragan Katrina aux États-Unis. Ils ont perdu 10-6 contre le Japon en finale. 

Photothèque Le Soleil

8e manche: revenir de loin

En février 1962, les États-Unis décrètent un embargo total sur les liens avec Cuba. Une décision dévastatrice pour l'économie cubaine, mais aussi pour le baseball local. Au début, on manque de gants, de balles et de bâtons. Entre les manches, des joueurs échangent leurs chaussures, parce qu'il n'y a pas assez de souliers à crampons pour tout le monde!

Peu importe. Le 14 janvier 1962, Fidel Castro bannit le sport professionnel de son île. Il interdit le retour des joueurs partis aux États-Unis. Le baseball devient une vitrine de la révolution, avec Fidel Castro dans le rôle du directeur non officiel de l'équipe nationale. Il n'est pas rare que «El Jefe» [le chef] téléphone juste avant un match, pour sermonner l'entraîneur.

Pendant 50 ans, l'équipe nationale finit dans les trois premiers rangs de chaque tournoi international, incluant les Jeux olympiques. Tout cela avec une masse salariale qui n'atteint même pas le centième de celle des Yankees de New York.

En 2009, lorsque l'équipe subit une élimination rapide à la Classique mondiale de baseball, la déception devient une affaire d'État. «Les dirigeants de Cuba, moi le premier, se sont endormis sur les lauriers», s'excuse Fidel Castro.

Aux États-Unis, un porte-parole du département d'État se moque de l'ennemi vieillissant. «Sa balle rapide est morte depuis longtemps. Mais il possède encore quelques bonnes balles courbes, qu'il nous sert de manière régulière.»

Le président des États-Unis, Barack Obama, accompagné de... (Archives AFP, Nicholas Kamm) - image 4.0

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Le président des États-Unis, Barack Obama, accompagné de sa femme Michelle, de sa fille Malia et du président cubain Raúl Castro, assiste, le 22 mars 2016, à un match dopposant les Rays de Tampa Bay et l'équipe nationale cubaine à La Havane. 

Archives AFP, Nicholas Kamm

9e manche: la revanche

Le 22 mars 2016, quand le président Barack Obama se rend à La Havane pour assister à un match entre l'équipe nationale et les Rays de Tampa Bay, le baseball cubain savoure une douce revanche. Certes, il a été saigné par les nombreux départs vers l'étranger. De plus, il souffre de la concurrence de plusieurs sports en vogue, à commencer par le soccer. Mais c'est lui qui sert au rapprochement avec les États-Unis, au point où l'on parle de «diplomatie du baseball».

«Le baseball cubain, c'est le sport à l'état pur», explique Michel Laplante, le président des Capitales de Québec. Les billets coûtent quelques sous. Il n'y a pas de pubs dans les estrades. Les spectateurs ne boivent pas de bière, mais plutôt le traditionnel espresso sucré. Et en souvenir des pénuries, la foule applaudit encore lorsqu'un spectateur renvoie une balle fausse sur le terrain.

«Les frères Castro sont des maniaques de baseball, conclut Michel Laplante. Ils se servent du sport pour envoyer des messages à la population. Prenez par exemple le fait que des joueurs cubains soient venus à Québec en toute légalité. Cela signifie qu'il ne faut pas perdre patience, que le changement est en marche.»

Signe des temps, une histoire raconte qu'à la fin d'un match de baseball, on offre une tortue à Fidel Castro. Mais ce dernier refuse, en apprenant que l'animal peut vivre jusqu'à 150 ans.

«Le problème avec les animaux, explique-t-il, c'est que l'on s'y attache et qu'ils meurent avant vous.»

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