La diplomatie du losange

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L'arrêt-court Yordan Manduley, le voltigeur Roel Santos, le président des Capitales Michel Laplante et le troisième but Yurisbel Gracial

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) Avant d'être président de l'équipe, il en a été lanceur et gérant. Voilà maintenant que la patron des Capitales Michel Laplante fait dans la diplomatie. Il est l'âme de la tournée historique de l'équipe nationale cubaine dans les villes canadiennes et américaines de la Ligue Can-Am de baseball indépendant. La sélection de l'île castriste touche terre, samedi à Montréal, en prévision du premier match contre les Capitales de Québec, jeudi, au charmant Stade municipal de Québec.

Cette visite s'inscrit dans le projet sportif et culturel développé entre les Capitales, la Fédération cubaine de baseball et l'Office du tourisme de Cuba, qui a permis depuis deux ans à environ 40 jeunes québécois de s'imprégner des techniques d'entraînement étrangères, de découvrir un autre pays, une langue différente et de découvrir un monde inconnu.

Le lien de confiance entre les deux parties a mené à la venue d'un premier joueur cubain à Québec en 2014, soit le voltigeur Yuniesky Gurriel. En 2015, ils étaient quatre à porter l'uniforme blanc à rayures bleues et, en 2016, ils sont trois à le faire. Mais la venue de l'équipe nationale cubaine pique encore plus la curiosité des amateurs, des joueurs et des dépisteurs du baseball majeur puisqu'il s'agit de la première fois que celle-ci se mesure à des clubs professionnels dans le cadre d'un calendrier... et que ces matchs comptent au classement.

«Sans vouloir paraître arrogant et condescendant, je pense que l'on contribue à faire tomber certaines barrières entre les régimes de nos pays. Si l'on se base là-dessus, ce qu'on fait est carrément de la diplomatie. Mais les deux parties ont embarqué dans ce projet pour les bonnes raisons», raconte Laplante, un homme de baseball dont la surcharge de travail s'explique par une imagination fertile.

«Quand j'étais lanceur, ça ne prenait qu'une heure et demie de ma semaine. Il m'en restait 166 et demie pour faire autre chose, bouger, réfléchir», dit le président des Capitales.

L'idée de tisser des liens avec un pays étranger lui est venue de sa propre expérience, lorsqu'il est débarqué aux États-Unis pour jouer au baseball sans parler l'anglais; lorsqu'il a atterri à Taiwan sans comprendre un mot de la langue locale. Il était aussi désabusé devant le désarroi de certains jeunes québécois lorsque sortis de leur encadrement quotidien.

«On m'a déjà invité à une académie de baseball à Disney, en Floride, où tout était réglé au quart de tour, chaque journée, chaque heure, chaque minute, chaque repas, etc. Ce n'était pas ce que je recherchais. Selon moi, il fallait plutôt offrir le contraire aux jeunes, car c'est dans l'imperfection que l'on se perfectionne. Parfois, on se moque de certains athlètes par leur façon de s'exprimer, mais le sport leur a permis de devenir bilingues, c'est une richesse inestimable.»

Il réfléchit à un projet d'échange avec Cuba, sans savoir si cela est réalisable et parvient à le transmettre aux autorités concernées. Un mercredi, il reçoit un appel de Cuba : «Peux-tu venir nous expliquer ton projet, lundi prochain?»

Il effectue alors son premier d'une dizaine de voyages à La Havane en deux ans. Par l'entremise de Daniel Rochette, un contact devenu ami, il loge chez Lourdes Gurriel, légende du baseball cubain. Autour d'une table, la discussion s'engage, Laplante étant accompagné de l'ancien receveur des Capitales Josué Peley, qui commençait sans le savoir sa carrière d'interprète, lui qui occupe désormais cette position avec les Blue Jays de Toronto.

«La clé de la réussite, c'est la transparence et le respect. Il n'y a pas de contrat formel, pas d'avocats impliqués, et si on n'a pas de réponse à une question, on dit simplement qu'on ne le sait pas. Dans ce projet, personne n'a intérêt à se mentir. Il n'y a jamais eu d'intimidation, sauf de la part de ceux qui disaient que je devais me méfier.»

En 2014, Yuniesky aurait pu être accompagné de quelques autres joueurs cubains, mais Laplante avait refusé l'offre de ses partenaires.

Le voltigeur Yuniesky Gurriel a été le premier... (Photothèque Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

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Le voltigeur Yuniesky Gurriel a été le premier joueur cubain à joindre les Capitales en 2014.

Photothèque Le Soleil, Yan Doublet

«Je ne voulais pas un joueur, je voulais un Gurriel. La famille comprenait le projet, il n'y avait aucun risque [d'évasion]. Nous avions dit qu'il retournerait à Cuba le 10 septembre, il était de retour dès ce jour-là. Il fallait y aller une étape à la fois.»

En 2015, Gurriel était accompagné d'Alexei Bell, d'Ismel Jimenez et de Yordan Manduley. Cette saison, l'arrêt-court Manduley est de retour avec le troisième-but Yurisbel Gracial et le voltigeur Roel Santos. Ces trois membres de l'équipe nationale affronteront donc leurs compagnons dans la série de quatre matchs qui commence, jeudi, au Stade municipal. Du jamais-vu pour cette formation mythique qui a forgé sa gloire à l'aide de trois médailles d'or aux Jeux olympiques et de 21 titres de champions du monde.

«Je ne pensais pas que ça allait devenir aussi gros que cela, mais je ne regrette pas d'avoir foncé, admet Laplante. Il faut juste savoir que la présence de joueurs cubains dans notre équipe et la visite de l'équipe nationale ne sont que la pointe de l'iceberg. Sans l'échange culturel et sportif que l'on fait vivre aux jeunes québécois et cubains, je ne sais pas si cela serait possible.»

Pas d'avocat, juste une confiance mutuelle

Au bout du fil, un dirigeant des Giants de San Francisco: «Comment faites-vous cela?» Réponse de Michel Laplante avec un haussement d'épaules: «On se fait confiance, c'est tout.»

Pas de millions de dollars en jeu, le simple plaisir de s'ouvrir sur le monde et d'offrir un produit intéressant aux amateurs, voilà les objectifs poursuivis par le président des Capitales.

«Je ne vous mentirai pas en disant que la Fédération cubaine de baseball reçoit des offres plus lucratives du Japon et d'ailleurs. Lorsqu'on nous demande si on peut donner plus que 1200 $ à 1500 $ [en devises américaines] par mois, je réponds simplement non. Il y a plusieurs ligues qui ne comprennent pas... Grâce à notre relation, c'est avec Québec qu'ils veulent faire affaire, tout est une question de confiance mutuelle.»

L'équipe nationale cubaine participera à un cocktail de bienvenue à Montréal, samedi, et s'entraînera au stade Gary-Carter dimanche avant de s'amener à Québec pour s'y entraîner lundi, mardi et mercredi. À l'horaire de la délégation de 41 personnes, dont 28 joueurs, entraîneurs, membres du personnel de soutien et dignitaires, plusieurs réceptions protocolaires sont prévues à Québec, à Trois-Rivières, à Ottawa, à Rock­land, au New Jersey et à Sussex. Des matchs seront télédiffusés à RDS, à ESPN Deportes et à ESPN 3.

Laplante avait hâte de revoir Inginio Velez, le président de la Fédération cubaine de baseball, et le directeur de celle-ci, Heriberto Suarez. Il a développé une relation d'amitié avec ces gens de baseball, puisque ce sport est multilingue.

«Mon expérience avec les joueurs étrangers au fil des ans m'a aidé dans ce projet. Dans une équipe, tu respectes les autres. Tu apprends à rire avec eux au lieu de rire d'eux. Avec les Cubains, nous avons eu des fous rires interminables», raconte Laplante en se déclarant «poche» en espagnol. Ça ne l'a pas empêché de se faire comprendre, mais, surtout, de saisir l'essence de la pensée des gens assis devant lui.

À Cuba, il a assisté à un match dans un stade dénué de publicité, où les gens s'y engouffraient pour l'unique plaisir d'être ensemble, de regarder une partie. Selon lui, le baseball professionnel a perdu un peu de sa nature dans des parcs construits pour satisfaire les exigences salariales. Avec le soutien d'entreprises de la région, il pense toujours en fonction des amateurs.

«Dans des conférences avec des jeunes, leurs questions portaient sur les contrats des joueurs. Moi, dans mon temps, on rêvait d'être Guy Lafleur, Gary Carter, on ne pensait pas à l'argent qu'ils faisaient. De nos jours, le plaisir semble s'en aller, et le projet de l'échange avait pour objectif de ramener les sourires dans le visage des jeunes. Quand un garçon du Québec remet ses souliers à crampons à un nouvel ami cubain, ça donne des frissons, ça vaut de l'or. Mon plus beau moment, jusqu'à présent, ç'a été la photo de groupe lors de notre voyage en janvier [2016], où les deux équipes formaient un bel arc-en-ciel avec leurs chandails de couleur. Je voyais cela et me disais : wow

À La Havane 23 ans plus tard

Quelques minutes avant de présenter son projet lors d'une première rencontre à La Havane, Michel Laplante a plongé dans ses souvenirs, racontant à ses interlocuteurs que, 23 ans plus tôt, il avait participé à son premier tournoi de baseball international aux Jeux panaméricains de 1991 dans le stade situé de l'autre côté de la rue où le groupe se trouvait.

«Je me souviens d'avoir joué contre le Canada», a dit alors Lourdes Gurriel, légendaire joueur de baseball cubain et invité à ladite réunion.

«Vous ne pouvez pas vous en souvenir, on avait perdu par défaut en sixième manche en raison d'un trop grand écart de points», a répondu Laplante.

«N'y avait-il pas eu une bagarre générale à ces Jeux?» a demandé un autre intervenant.

«Oui, contre le Mexique, j'étais sur le monticule, et on avait arrêté le match. Ça nous avait empêchés d'obtenir notre qualification olympique et je n'ai pas pu aller aux Jeux de Barcelone [1992] à cause de cela», a renchéri le président des Capitales, lanceur à l'époque.

«C'est vrai, j'avais pris cette décision», intervient une autre personne présente, provoquant les rires de tout le monde. La table était mise pour la présentation du projet qui en est à sa troisième année d'existence.

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