Dopage: McLaren enfonce le clou

Un partisan russe tient un drapeau de son... (Archives AP, David J. Phillip)

Agrandir

Un partisan russe tient un drapeau de son pays avant le début d'une épreuve de patinage de vitesse en février 2014. Le rapport final du juriste canadien Richard McLaren sur le dopage en Russie fait état d'une conspiration qui dépasse le cadre des JO de Sotchi.

Archives AP, David J. Phillip

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Agence France-Presse
Londres

Les services secrets toujours dans le coup, des années de mensonges... et du café soluble pour pimenter la triche. Le rapport final du juriste canadien Richard McLaren sur le dopage en Russie laisse apparaître un cocktail détonant d'organisation étatique et de bricolage, au bénéfice de plus de 1000 athlètes dans 30 sports.

«Il est impossible de savoir jusqu'où et depuis quand remonte cette conspiration», a noté McLaren et son équipe, qui ont malgré tout dévoilé vendredi un tableau riche et complet de ce que la Russie a fait, entre 2011 et 2015 à coup sûr, pour duper le monde du sport.

Au point que le Comité international olympique (CIO) a immédiatement annoncé la réanalyse des 254 échantillons urinaires collectés auprès des sportifs russes lors des JO d'hiver de Sotchi de 2014. «Le rapport complet du professeur McLaren démontre une attaque fondamentale contre l'intégrité du sport», a même lâché Thomas Bach, président du CIO.

«Pour moi, en tant que sportif ayant participé aux Jeux olympiques, tout athlète ou responsable qui a pris part à un tel système devrait être exclu à vie des Jeux olympiques», a ajouté l'ancien escrimeur allemand, qui était aux JO de Montréal en 1976. L'inquiétude est là, bien présente, alors que la Russie organisera la Coupe du monde de football à l'été 2018.

Comme après chaque nouvelle accusation, la Russie a rapidement démenti l'existence de «tout programme de soutien du gouvernement pour le dopage». «Bataille sur le vocabulaire», a rétorqué McLaren, tout en reconnaissant qu'il n'avait, notamment, «aucune preuve que Poutine ait été au courant de quoi que ce soit».

Quoi qu'il en soit, les termes de son rapport sont sans ambiguïté. McLaren a précisé que ses conclusions étaient fondées sur des preuves médico-légales irréfutables, y compris l'analyse d'ADN prouvant que les échantillons ont été échangés et d'autres tests montrant que les bouteilles ont été ouvertes.

«Une conspiration institutionnelle a été mise en place pour les sports d'hiver et d'été avec la participation du ministère des Sports et de ses services comme l'agence russe antidopage, le laboratoire antidopage de Moscou, aux côtés du FSB [services secrets], afin de manipuler les contrôles antidopage», a expliqué McLaren en conférence de presse, à Londres pour la présentation finale de son rapport.

1000 athlètes impliqués

La Russie et le dopage, c'est le polar de l'année 2016 dans le monde du sport. Le premier volet du rapport, divulgué en juillet, avait mis au jour une tricherie spécifique pour les JO d'hiver de 2014, organisés à Sotchi en Russie. Plus d'une centaine de sportifs russes s'étaient alors vus privés des JO de Rio, l'été dernier.

Le rapport final dévoilé vendredi enfonce le clou, puisqu'il étend la fraude à l'ensemble des grandes compétitions qui ont eu lieu durant la période 2011-2015, mettant au jour une manipulation systématique d'échantillons et d'ADN qui «a évolué et a été affinée au fur et à mesure de son utilisation, aux Jeux olympiques de Londres en 2012, aux Universiades de 2013, aux Championnats du monde d'athlétisme en 2013 à Moscou et aux Jeux d'hiver à Sotchi en 2014».

L'enquête du professeur de droit canadien a révélé que les échantillons de 15 médaillés russes à Sotchi ont été falsifiés, y compris deux athlètes qui ont remporté quatre médailles d'or. Aucun nom n'a été fourni.

«Plus de 1000 athlètes russes pratiquant des sports d'été, d'hiver et paralympiques peuvent être identifiés comme étant impliqués ou bénéficiant de manipulations pour dissimuler des contrôles de dopage positifs», a déclaré McLaren. Les noms de ces athlètes, dont 600 compétiteurs de sports d'été, ont été soumis aux fédérations internationales pour qu'elles prennent des mesures disciplinaires.

«Pendant des années, les compétitions sportives internationales ont été à leur insu détournées par les Russes. Les entraîneurs et les athlètes ont compétitionné sur un terrain inégal. Les amateurs de sport et les spectateurs ont été trompés. Il est temps que ça cesse», a assené McLaren.  Avec Associated Press

Bénéfique pour des Canadiens

Les athlètes canadiens pourraient en bénéficier si on retire des médailles à des compétiteurs russes. Le Canada a terminé à un dixième de seconde du podium au relais en luge à Sotchi alors que la Russie a gagné l'or. Les Russes ont aussi remporté l'or par équipes en patinage artistique devant les Canadiens tandis que Meagan Duhamel et Eric Radford se sont classés cinquièmes en couple alors que deux duos russes sont montés sur le podium. Le patineur de vitesse courte piste Charle Cournoyer a terminé troisième derrière un champion russe au 500m.  La Presse canadienne

En vitesse

Les échantillons d'urine de six athlètes russes, qui ont remporté un total de 21 médailles aux Jeux paralympiques, ont subi des modifications.

Deux joueuses de hockey aux JO de Sotchi avaient des échantillons contenant de l'ADN masculin.

Huit échantillons de Sotchi présentaient une teneur en sel physiologiquement impossible chez un humain en bonne santé.  AP

Le décapsuleur des «magiciens» russes

Les Russes avaient mis au point un décapsuleur... (AFP) - image 5.0

Agrandir

Les Russes avaient mis au point un décapsuleur qui leur permettait d'ouvrir les flacons des échantillons B, réputés inviolables, pour falsifier les résultats des tests antidopage.

AFP

Dans les films, James Bond débouchait les magnums de champagne avec panache. Dans la vraie vie, ce sont des bouteilles bien moins glamour que les agents russes du FSB (ex-KGB) s'échinaient à ouvrir en toute discrétion : les échantillons d'urine scellés des sportifs dopés.

Le rapport final du juriste canadien Richard McLaren sur le dopage en Russie livre des détails rocambolesques sur les méthodes mises au point par les agents russes pour ouvrir, puis refermer ces échantillons sans laisser de traces, grâce à un drôle de décapsuleur de leur invention.

Leur but : remplacer l'urine contenant des produits dopants par de l'urine «propre». Une méthode bien rodée qui vaut aux espions d'être qualifiés de «magiciens» par le rapport.

L'objet de leurs convoitises? Les échantillons B, utilisés pour des réanalyses en cas de résultat anormal dans les premiers tests (faits sur les échantillons A), ou de demande particulière de l'Agence mondiale antidopage (AMA).

À l'automne 2012, les instances sportives russes sentent la soupe chaude : l'AMA leur réclame, pour réanalyse, 67 échantillons (A et B) de 56 athlètes censés être propres. Problème : dans 10 cas, l'urine des échantillons A a été falsifiée, contrairement à celle contenue dans les échantillons B, qui sont inviolables. «À cette époque, la technique permettant de déboucher illégalement ces flacons n'avait pas été développée et les bouchons des flacons des échantillons B ne pouvaient être retirés sans être endommagés», rappelle le rapport.

Les Russes courent le risque que l'AMA découvre que ce n'est pas la même urine dans les deux échantillons A et B. Mais ils sont alors sauvés par la destruction providentielle des échantillons par le laboratoire de Lausanne. Officiellement, il s'agit d'une «erreur accidentelle liée à une incompréhension administrative», justification sur laquelle McLaren se montre sceptique.

Cette affaire est un tournant. «Tous ceux qui étaient chargés de prendre les décisions stratégiques au sein du sport russe ont alors réalisé que les bouteilles d'échantillons B étaient le point faible du système de manipulation et de dissimulation des résultats», écrit le rapport.

«La mise au point d'une méthode pour enlever subrepticement les bouchons des échantillons B est alors devenue une priorité», poursuit le texte, en précisant que «le FSB nourrissait déjà ce projet depuis 2011».

Outil miracle 

Le ministère russe des Sports, le FSB et le directeur du laboratoire de Moscou (à ce titre membre du FSB), Grigori Rodtchenkov, planchent sur ce projet, assure le rapport. Objectif : «Être capable d'enlever le bouchon, d'échanger l'urine de l'échantillon B et de revisser le bouchon sans laisser de traces.»

La méthode et l'outil miracle sont mis au point en février 2013, quelques mois avant les Mondiaux d'athlétisme organisés à Moscou en août. Les enquêteurs tiennent la description de l'outil de Rodtchenkov lui-même. 

Le fameux décapsuleur n'est «pas plus grand qu'un stylo Mont-Blanc et ressemble à un instrument de dentiste, avec un manche et une fine partie métallique qui peut être pliée selon plusieurs angles», explique le rapport.

Cette extrémité peut être glissée entre le couvercle et le flacon et permet de déverrouiller le cliquet de sécurité métallique. Ni vu ni connu... ou presque, puisque le rapport montre, photo à l'appui, que la manoeuvre laisse sur le flacon des marques microscopiques.

«Le débouchage des échantillons B et l'échange d'urine dans le flacon a été testé en février 2013 et est devenu par la suite la principale méthode utilisée pour dissimuler le dopage», souligne le rapport.

Du sel et du Nescafé pour fausser les résultats

Le rapport McLaren sur le système de dopage institutionnalisé en Russie met en lumière une méthode artisanale, à base de sel et de Nescafé, pour fausser les résultats des contrôles effectués en amont des JO de Londres en 2012. Cette manipulation originale concerne les échantillons prélevés par le laboratoire de Moscou avant les JO et conservés en vue d'une éventuelle réanalyse. Le 27 septembre 2012, le Dr Grigori Rodtchenkov reçoit l'ordre de l'AMA d'envoyer un certain nombre d'échantillons vers le Laboratoire de Lausanne, en Suisse. «Le Dr Rodtchenkov savait que 10 de ces échantillons étaient sales, mais quand le laboratoire a voulu les remplacer, ils se sont aperçus qu'ils ne disposaient d'urine propre que pour 8 de ces athlètes. Le Dr Rodchenkov a remplacé les urines sales de huit athlètes. Puis il a modifié les échantillons en les diluant avec de l'eau, en ajoutant du sel, du dépôt ou des granules de Nescafé si nécessaire pour retrouver la concentration et l'apparence de l'échantillon B», prélevé au moment du contrôle.

Le lanceur d'alerte était un ancien agent secret

Ce sont les révélations d'un ancien agent secret russe qui ont mis au jour l'implication des services secrets russes dans le programme de dopage d'État en Russie... Le rapport McLaren final révèle vendredi que le lanceur d'alerte Grigori Rodtchenkov était aussi membre du FSB, les services secrets russes. «L'emploi secondaire du Dr Rodtchenkov en tant qu'agent du FSB, une position qu'il a occupée à partir du moment où il est devenu directeur du laboratoire de Moscou en 2007, était un élément essentiel des plans», peut-on lire. Sa connaissance des capacités des autres laboratoires a ainsi permis de faire évoluer «le schéma de dopage» en place en Russie, avec par exemple la mise au point de cocktails de produits dopants dont les fenêtres de détection étaient plus courtes que celles nécessaires à leur détection par les laboratoires de l'AMA. Après sa fuite aux États-Unis, il a dénoncé les pratiques russes en mai dans les colonnes du New York Times.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer