Un jour avec des réfugiés, un autre avec La Meute

«Si j'essaie de comprendre des musulmans et des... (Le Soleil, Yan Doublet)

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«Si j'essaie de comprendre des musulmans et des réfugiés, pourquoi ne pas aussi essayer de comprendre ceux qui n'aiment pas les musulmans et les réfugiés? Je me suis donc dirigée vers la manifestation de La Meute», raconte l'auteure de la lettre.

Le Soleil, Yan Doublet

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Point de vue
Le Soleil

Chers islamo-gauchistes ou suprémacistes blancs d'extrême droite. Et tous ceux qui ne s'identifient à aucun de ces groupes, qui me lisez.

Ou plutôt, devrais-je dire, chers amis, collègues, voisins, oncles, tantes, grand-papa et grand-maman; bref, vous tous qui formez la société dans laquelle je prends mes racines.

Je vous avoue que je suis triste aujourd'hui. J'ai 20 ans, l'avenir devant moi, avec plein de projets en tête et le rêve de les réaliser dans un pays en paix. Pas un pays où il y a de la violence, de la division, de la haine. N'essayez pas de savoir dans quel clan je suis, de savoir si je suis du côté des gentils ou des méchants. Dites-vous seulement que j'ai besoin de me sentir écoutée.

Samedi soir, je suis allée manger chez des réfugiés syriens avec qui ma famille est jumelée dans le but d'aider à leur intégration et que nous voyons depuis quelques mois. Ils sont au Québec depuis un an, vont à l'école pour apprendre le français, certains travaillent en même temps. Les femmes y sont voilées, la prière a lieu cinq fois par jour et le mariage est de mise pour avoir une relation amoureuse. 

Dans leur petit appartement, ils nous ont préparé un repas en or et accueillis comme des rois. Nous avons chanté des chansons québécoises et syriennes, échangé sur plein de sujets entourant nos cultures, avec curiosité et sans aller dans les débats trop sensibles. À la fin de la soirée, bien que ma famille sentait le choc de culture, nous sentions aussi que nous étions un peu plus proches de ces gens qui nous étaient auparavant d'étranges inconnus.

Puis, il y a eu, dimanche, manifestation par-dessus manifestation. Les manifestations, je n'ai rien contre. C'est un droit. Le droit de donner la parole au peuple, aux gens normaux, peu importe leurs opinions. Souvent, ça dérange, ça fait du grabuge. Mais parfois aussi, ça permet de réaligner les sociétés qui vont un peu trop croches, de faire fuir des dictateurs, ou de montrer du doigt certaines propagandes médiatiques. C'est donc important d'avoir le droit de manifester; mais je vous en prie, pas dans la violence.

Revenons à dimanche, tout près de la place D'Youville. D'un côté, il y avait La Meute, un groupe contre «l'immigration illégale»; de l'autre, des gens pro-immigration qui manifestaient contre La Meute.

Curieuse de nature, je ne m'arrête jamais à ce que je connais déjà. Si j'essaie de comprendre des musulmans et des réfugiés, pourquoi ne pas aussi essayer de comprendre ceux qui n'aiment pas les musulmans et les réfugiés? Je me suis donc dirigée vers la manifestation de La Meute, qui commençait dans un stationnement souterrain.

Mais l'entrée du bâtiment était bloquée. Plusieurs manifestants étaient là, dont la majorité habillée en noir et masquée d'un foulard. Qui sont-ils? Des gens pro-immigration. Outre la manifestation légale pro-immigration qui se tenait quelques centaines de mètres plus loin dans une ambiance familiale et pacifique, il y en avait une seconde qui avait pour but d'empêcher La Meute de sortir du bâtiment pour manifester. 

J'ai alors reconnu certains de mes amis de mon ancienne école. «Pourquoi vous vous cachez le visage? Pour vous protéger des gaz lacrymogènes?» j'ai demandé. «Non, pour ne pas se faire reconnaître. Ça pourrait causer du trouble», qu'ils ont répondu. «Mais si c'est une cause qui vous tient à coeur, ça sert à quoi de se cacher le visage?» Je n'obtiens pas de réponse satisfaisante, mais je comprends que cette manifestation tournerait au vinaigre. J'entends crier : «Raciste, décâlisse» et «Amène pas tes enfants là-dedans criss de fasciste» à une famille membre de La Meute qui tentait de rejoindre l'intérieur du bâtiment. 

J'ai appris plus tard que cette partie de la manifestation avait été violente, des bouteilles et des pétards lancés sur des policiers. Des gens se sont fait tabasser. Une arrestation.

Pendant ce temps, je me faufile et me voilà rapidement du côté de La Meute. Ils étaient 600 personnes à l'évènement, bien qu'ils soient près de 60 000 sur la page secrète Facebook. Se décrivant officiellement comme des défenseurs des droits et libertés, «protéger notre nation contre l'islam» est la clé de leurs échanges. Dans ce groupe, on peut lire des commentaires comme : «Le Québécois en particulier, qu'on dit pure laine, est en voie d'extinction», «la vraie horreur se produira dans 10-15 ans, quand leurs enfants [musulmans] seront en âge de se reproduire» ou encore «il faut vraiment purifier nos rangs avant de faire la guerre contre nos ennemis». D'autres propos sont plus modérés. Ils s'appellent les loups et les louves, les dirigeants se nomment les chefs.

Je suis restée trois heures avec le groupe. Les gens me parlaient à coeur ouvert, sans restriction, partageant leurs peurs, leurs opinions, leurs visions. Bien sûr, on y entendait des propos tranchés tels : «Je ne veux pas de ces gens-là chez moi. Ils sont dangereux.» D'autres un peu plus marqués d'incompréhension : «Je n'aime pas ça la religion musulmane. Je ne comprends pas ça, le voile.» Et finalement, plus pragmatique avec : «L'immigration, oui. Mais faisons-la de façon sécuritaire.»

Chers amis, collègues, voisins, oncles, tantes, grand-papa et grand-maman. Tous les gens à qui j'ai parlé aux manifestations vous ressemblent tellement. D'un côté comme de l'autre, ils ressemblent à tous nos concitoyens. 

Je vous avoue que je suis triste aujourd'hui. Triste d'abord de constater qu'une minorité violente, qui évacue ses frustrations personnelles dans une cause, attirera toujours plus d'attention qu'une majorité pacifique qui est remplie d'espoir et qui cherche la bonne entente. Triste aussi de réaliser qu'avoir un ennemi commun unit les gens. Triste de voir qu'un mur, dans ma propre ville, s'est dressé dans les dernières années, les dernières semaines. Le mur entre les deux groupes de manifestants était concret lors de l'événement, un mur de brique bien épais. Pourtant, un mur imaginaire s'est construit également. Il s'appelle la peur, la frustration, le besoin du sentiment d'appartenance et l'incompréhension. C'est un mur dangereux qui crée le nous et le vous, qui nous permet de «monstrualiser» celui qu'on appelle l'ennemi. C'est facile de s'identifier comme un pacifiste, mais de stigmatiser l'autre. 

Je parlais avec un membre de La Meute. Souriant et bienveillant. Il avait une caméra au cou. Il m'expliquait qu'il capterait les actions des autres manifestants s'ils étaient violents. Il pourrait avoir des preuves avec sa caméra. «Vous auriez pu vous faire passer pour quelqu'un de l'autre groupe», lui ai-je proposé, me trouvant bien comique. Il m'a répondu : «Ce serait trop dangereux.» Je me suis retenue. J'avais envie de lui dire : «Monsieur, si vous saviez comment ils sont humains, et parfois même très gentils, nos présumés ennemis, si on remplace nos peurs par l'espoir de mieux se comprendre. Vous en êtes une belle preuve.»

Une Petite fille au milieu des loups-garous

NDLR: Après avoir parlé avec l'auteure, nous avons accepté de respecter son anonymat.




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