Une nation qui n'existe pas n'est pas libre

Lettre à Monsieur Philippe Couillard, premier ministre du Québec (Archives La Presse, Robert Skinner)

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Le Soleil

(Québec) Lettre à Monsieur Philippe Couillard, premier ministre du Québec

«Plus libres que jamais, les Québécois», dites-vous, depuis le cri libérateur de Charles de Gaulle, à Montréal, en 1967. Fake news! Mais, remontons un peu l'histoire, voulez-vous, pour mieux jauger cette vulgate dernier cri qui lave et qui sauve.

Stephen Harper prétend que ce n'est pas seulement la ville de Québec que Samuel de Champlain a fondé en 1608, mais le Canada. Fake news! Ce ne sera pas son premier effort, à M. Harper, d'amalgamer le Québec et le Canada dans un bassinage «politico-historico-multiculturel-indifférencié» afin de faire disparaître la nation québécoise dans sa décoction révisionniste. 

Trudeau fils, lui, a déclaré à Vimy, en avril dernier, que le «Canada est né ici». Fake news! Et une autre façon assez tordue de nier l'existence de la nation québécoise en l'associant au sacrifice de soldats canadiens morts pour la libération de la France, ce qui sanctionnera la fondation du Canada grâce à sa signature du traité de Versailles, ou quelque chose du genre. 

La vérité est plus limpide. Le Canada a été fondé à Ottawa, en 1982, par Trudeau père quand il signa la Loi constitutionnelle du pays, officialisant dramatiquement, ce faisant, l'inexistence de la nation québécoise. Quinze ans après le cri libérateur de Charles de Gaulle! Certes, Lester B. Pearson, insulté par les propos du général, avait bien répliqué qu'aucun Canadien n'avait besoin d'être libéré. Il avait raison. Les Canadiens étaient libres. Le général le savait, lui qui ne réclamait pas la libération des Canadiens, mais la libération de la nation québécoise. Comment une nation peut-elle être libre quand elle n'existe pas aux yeux de ceux-là même qui la prétendent libre? To be or not to be, that is the question!

Une nation

Il arrive que ce qui est grand, beau et mystérieux n'ait pas de commencement connu. Comme l'émergence d'une nation. Une nation naît, se développe et s'épanouit, sans mission particulière, choisie par personne, à moins de l'être par un Dieu, inventant sa propre destinée à mesure de ses énergies et volontés, son génie et son imagination créatrice, ses goûts, ses caprices et sa joie de vivre, ses emprunts et ses partages, aussi, forgeant sa richesse unique de nation unique, son patrimoine d'humanité. 

Notre patrimoine d'humanité à nous a un nom : «Québécois». Il faut le dire et le redire. Ce qui n'a pas de nom n'existe pas. Un patrimoine n'est d'humanité que parce qu'il a pris racine dans la chair et dans l'âme, dans les moeurs et les valeurs, dans la mémoire et les traditions, les rêves et les luttes d'une famille nationale auxquels les descendants sont attachés parce qu'elle les définit et parce qu'ils s'y reconnaissent. Voilà pourquoi, aussi, la détermination par la langue, le sens identitaire, la culture et l'ancrage géographique sont conditions sine qua non, non seulement du sentiment de liberté d'une nation, mais de son existence même. 

Mais, une nation qu'on ne reconnaît pas n'existe pas.

Ce qu'on a été, ce qu'on est, ce qu'on veut être comme nation, le Canada le nie et le rejette depuis, au moins, le rapport Durham, en 1839. Son acte de non-reconnaissance le plus récent est The Story of Us, (Leur histoire à eux, en traduction libre), la série produite par la CBC pour fêter le 150e du Canada. Un grand cru! Imaginez, la ville de Québec fête son 408e anniversaire cette année, alors que le Canada fête ses 150 ans! Aberrant! Champlain? Un crotté barbu de nobody. Leur histoire à eux, ou le reflet d'une identité canadienne anglophone qui a besoin, pour exister, que la nation québécoise inexiste, ou soit assimilée, ce qui est la même chose. Vous n'êtes pas qui vous êtes, qui vous prétendez être, qu'on nous crie. En fait, vous n'avez jamais existé, vous n'existez pas, comme disaient Bob Rae, Brian Tobin et tant d'autres, au référendum de 1995 : «Il n'y a pas de nation québécoise.» 

End of story? Pas du tout. This is war, disait Chuck Guité. «Make them suffer», ajoutait Stéphane Dion. What does Canada want? S'acharner. Car il est plus difficile qu'on pense de faire inexister une nation. Il y a tant de récalcitrants, d'entêtés, de fanatiques, même, qui tiennent à la vie. Le Canada se doit de doubler les efforts. Comment? Nous ne vivons pas seulement de pain et de jeux, mais de nos symboles, de notre sens identitaire, de notre langue et de notre culture, bien plus que de notre porte-monnaie. Trouvons donc une façon de tuer les symboles - façon de parler - et le tour est joué. 

C'est ce que le Canada a compris, à commencer par Sheila Copps, et sa devise, «il faut les écraser», en plantant son red flag partout. Génial, ce «chiffon rouge» (excusez-la, traduction libre), l'équivalent canadien de ce que M. Couillard appelle affectueusement nos «chiffons identitaire et linguistique.» 

Un coup direct au coeur, à la tête, à l'âme, sans parole, sans argument, sans plaideurs, même. Pas besoin. Car ça beurre, ça gomme, ça maquille, ça récupère et ça efface tout, le «chiffon rouge», d'une shot, sans qu'on s'en aperçoive, en douceur : histoire, mémoire, traditions, valeurs, culture, fierté, sens identitaire, personnes, même, nos héros, athlètes, artistes, tous devenus Canadiens. Avec l'aide, bien entendu, de subventions généreuses, des médias et des faiseurs d'argent, comme McDonald's avec son «chiffon rouge» planté dans la craque du grand M : acheter un Big Mac, c'est acheter le Canada. Aussi avec l'aide de Universal Music et ses cd celebrating the best in Canadian music!

Bref, aux yeux du Canada, la nation québécoise n'existait pas quand De Gaulle est venu, en 1967, réclamer sa libération. Elle n'existait pas en 1982 quand Trudeau père a proclamé son inexistence officielle. Elle n'existe toujours pas en 2017 avec Trudeau fils : mais pourquoi voulez-vous ouvrir une Constitution qui ne reconnaît pas votre existence, alors que vous êtes déjà des canadiens-canadiennes? À la fin, pour le ROC du Haut-Canada, nous sommes toujours dans le Bas-Canada, un peu plus bas chaque jour, a little less than nothing each day (traduction libre). Une nation qui n'existe pas n'est pas libre.

Lucien Morin, Américain de naissance, Québécois d'adoption depuis 55 ans, professeur émérite à l'Université Laval 




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