À qui appartient la fête?

Vendredi soir, Kendrick Lamar a exprimé une certaine... (Le Soleil, Yan Doublet)

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Vendredi soir, Kendrick Lamar a exprimé une certaine frustration par rapport à la réaction - où à l'absence de réaction - d'une partie du public venu assister à son spectacle sur les Plaines.

Le Soleil, Yan Doublet

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Point de vue
Le Soleil

(Québec) Il y a des moments où l'histoire se répète. Autour des scènes du Festival d'été, notamment.

Commençons par un lundi soir de juillet 1989. «Je sens comme un grand vide entre vous et moi», lançait alors un Jean Leloup un peu frustré de sentir sa folle énergie s'éparpiller au-dessus des chaises entièrement vides de la zone VIP du Pigeonnier, un lundi soir de juillet 1989. Dans un moment devenu célèbre (et rapporté dans l'excellent cahier spécial récemment publié par Le Soleil), Leloup avait fait sauter les clôtures à son public, et c'est là que le party avait vraiment pris.

Leloup sympathiserait probablement beaucoup avec Kendrick Lamar qui, 28 ans plus tard, sur la grande scène des Plaines, se plaignait amèrement de voir une moitié de son parterre endormi, tandis que l'autre, entassée dans sa moitié de terrain, en redemandait. «Vous êtes tous de l'industrie? Si vous n'êtes pas venus pour faire la fête, foutez-le camp», lançait-il à l'avant-scène «or» et à la zone VIP où la foule était relativement clairsemée et regardait le spectacle avec un certain détachement. 

Tout à fait d'accord avec Kendrick, j'étais avec un ami dans ladite zone «or» près de l'allée centrale, qui coupe inévitablement le parterre en deux. En me retournant vers l'arrière de la zone grand public, je voyais des gens chanter et rapper toutes les paroles avec leur idole, jusqu'aux abords des tentes où se retrouvent les consoles. Pendant ce temps, devant moi, beaucoup de badauds, curieux de voir de quel bois se chauffait la vedette du soir, mais probablement incapables de nommer une de ses chansons. Le rappeur californien anime constamment ses spectacles en invitant en alternance les deux côtés de la foule à «faire du #*$@# de bruit», ce qui devient comme une compétition amicale entre spectateurs. Imaginez l'effet, quand son côté droit murmure à moitié, chaque fois qu'il essaie de faire lever la soirée... Un peu comme si on jouait au tennis avec quelqu'un qui ne retourne pas la balle. 

Ce déséquilibre entre les côtés du parterre devient, au fil des ans, de plus en plus gênant. Le grand vide déploré par Leloup fait encore des siennes et vient tiédir la fête. 

J'ai profité quelques fois des zones d'avant-scène, ces dernières années, grâce à l'invitation de cet ami assidu des grands spectacles. Et très souvent, nous remarquons avec gêne que, tandis que le côté «régulier» du parterre crie son enthousiasme et soutient ses artistes préférés avec l'énergie des vrais fans, prêts à s'entasser pendant des heures pour voir l'action de près, l'avant-scène réservé aux VIP, aux amis du Festival et de ses commanditaires et à ceux qui sont prêts à payer plus cher, est plus fort sur les conversations entre spectateurs que sur l'écoute et les applaudissements. «Il y a bien un artiste qui va finir par s'en plaindre», qu'on s'est dit plusieurs fois. Sans être le premier à évoquer la chose (Neil Finn avait fait une blague sur la petite taille de son fan club, l'année dernière, en pointant l'avant-scène), Kendrick Lamar a certainement dit tout haut ce que plusieurs ont pensé tout bas.

Cette tension entre la place donnée au public et le besoin (ou l'envie organisationnelle) de donner un bel espace aux commanditaires, aux proches ou aux plus payants existe depuis longtemps. En tant que journaliste culturel, dans les années 90, j'avais eu plusieurs fois l'occasion de constater le vide créé par une grande zone tiède aux abords de la scène. Michel Létourneau, directeur général du Festival à cette époque, pourrait parler des nombreuses discussions que nous avions eues à cet effet - et des nombreuses lignes que j'avais consacrées à cette préoccupation. À l'époque, on avait trouvé des compromis en éliminant la majorité du carré de chaises les soirs de spectacles plus animés, et en les remettant les soirs d'Isabelle Boulay et autres Gilles Vigneault. En déménageant devant l'Assemblée nationale, on avait éloigné les zones VIP de la scène, ce qui donnait des parterres magnifiques d'énergie, d'un bout à l'autre de la scène. En arrivant sur les Plaines, on avait gardé une pointe de tarte, côté sud, permettant au public de s'avancer tout de même presque partout à proximité de la scène. Ces dernières années, l'organisation a trouvé payant de faire payer plus cher à une partie de l'auditoire.

À mon sens, on est allés trop loin, et il est temps que le balancier revienne dans l'autre direction, au moment où l'on fête les 50 ans d'une fête qui fédère la ville et qui bénéficie d'une extraordinaire sympathie du public. Nulle part ailleurs, dans les grands festivals extérieurs, voit-on une moitié de scène coupée du grand public. À Osheaga, les zones VIP sont sur le côté du terrain. À Glastonbury, au Paléo Festival de Nyon, à Coachella ou à Bonnaroo, vous chercherez en vain de grandes zones réservées à l'avant du parterre. Pour que le party poigne, il faut que les grands fans soient près des artistes. Ça devrait être une évidence.

Aucun festival en Amérique du Nord n'est aussi accessible que le FEQ, claironne régulièrement l'organisation et son directeur général, Daniel Gélinas. Si une moitié des meilleures places échappe aux plus grands fans, cette affirmation ne devient qu'à moitié vraie. On a voulu, en agrandissant les zones privilégiées, monnayer les espaces les plus convoités. Mais en poussant la logique trop loin, ce sont les artistes et le public qui paient le prix. En pensant à plus long terme, et à l'esprit de cette grande fête populaire qui appartient aux gens de Québec et qui devrait leur rester dédiée, la direction du Festival devrait repenser ses aménagements et s'assurer que la fête continue à battre son plein, pour tous.

Rémy Charest, Québec




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