Nos institutions culturelles qui dépérissent

La BanQ a dû récemment réduire ses effectifs... (Archives La Presse, François Roy)

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La BanQ a dû récemment réduire ses effectifs et ce, pour la quatrième fois depuis 2009.

Archives La Presse, François Roy

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Point de vue
Le Soleil

(Québec) Lettre ouverte au premier ministre du Québec, Monsieur Philippe Couillard

Je m'adresse à vous alors que je me trouve dans un état de désarroi et de grande tristesse. Ces sentiments, ce sont ceux d'un homme qui a consacré un demi-siècle de sa vie à la littérature et à la culture québécoises, qui a enseigné pendant toute sa carrière à l'université et qui, parallèlement, a écrit et publié près d'une vingtaine de livres. 

Cela m'a amené à côtoyer au fil de mon parcours des centaines d'universitaires et d'écrivains et à mesurer non seulement le travail qu'ils accomplissent, mais aussi l'importance des institutions qui soutiennent leurs recherches et leurs créations. Durant ces mêmes décennies, certaines de ces institutions essentielles à la vie, au développement, à la promotion de la littérature et des arts ont vu le jour : Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), et aussi des organismes moins connus du grand public, telle l'Association internationale d'études québécoises (AIÉQ), qui permet notamment à des chercheurs de faire connaître notre culture et notre littérature à l'étranger. 

Monsieur le premier ministre, en vous écrivant, je m'adresse non seulement au chef de l'État québécois, mais aussi à l'homme de culture que vous êtes. J'ai toujours gardé en mémoire une entrevue que vous aviez accordée il y a quelques années à la radio et dans laquelle vous parliez de vos lectures avec la ferveur et l'intelligence d'un humaniste. Je ne vous ferai pas l'injure de prétendre que vous n'êtes pas conscient des responsabilités qui découlent du fait que vous êtes désormais à la tête du seul État français en Amérique du Nord. 

Mais voyez-vous, je ne vois pas de trace tangible de ce caractère exceptionnel dans les politiques présentes de votre gouvernement concernant la littérature et la culture. J'aimerais comprendre par exemple pourquoi, au moment où vos surplus budgétaires sont dix fois plus importants que prévu, le budget du CALQ continue de recevoir dix  fois moins que ce que les acteurs du milieu (le Mouvement pour les arts et les lettres, les gens de théâtre, etc.) jugent nécessaire. 

Croyez-vous vraiment que ces créateurs et autres personnes engagées en faveur de la culture prennent plaisir à se plaindre devant la porte du ministère de la Culture? Croyez-vous que lorsqu'ils se disent «insultés» des miettes qu'ils reçoivent, ils sont indifférents aux besoins des Québécois en santé, en éducation et autres domaines essentiels, comme a pourtant semblé le suggérer ces derniers jours votre ministre de la Culture, M. Luc Fortin? La sensibilité à la pauvreté et aux injustices sociales est un sentiment largement partagé, je vous l'assure, chez les artistes, les littéraires, les intellectuels et autres artisans de la culture. Cela leur enlève-t-il le droit de revendiquer le minimum vital pour soutenir la création?

Je veux vous parler plus particulièrement ici de cette autre institution culturelle qu'est la BAnQ : elle me tient particulièrement à coeur et j'ai souvent eu avec elle des collaborations. Je ne suis pas de tempérament cynique, Monsieur le premier ministre, mais quand j'apprends que la BAnQ, qui subit sa quatrième suppression de postes depuis 2009, doit encore réduire sa masse salariale de 2,4 millions $, mettre à pied du personnel, dont plusieurs experts en littérature, réduire ses activités d'expositions et le travail énorme de numérisation des documents indispensables à la recherche et à la diffusion de la culture en ce XXIe siècle, je demeure immensément perplexe. Je me demande quand la culture sortira de la récession perpétuelle à laquelle vos politiques semblent la condamner. Car enfin, si vous ne parvenez pas à maintenir - je ne dis même pas augmenter - le financement de tels fleurons de la culture québécoise en période de surplus, comment le pourrez-vous davantage en période de récession? 

Nous ne sommes ni crédules ni naïfs, Monsieur le premier ministre. Ce qui nous «insulte» vraiment, ce sont les discours qui, contre l'évidence de ce qui se passe sur le terrain, cherchent à nier tout rétrécissement en invoquant de fictives «augmentations d'effectifs», de prétendues «restructurations» et autres tours de passe-passe. Un seul exemple : dans les années 2000, la BAnQ se donnait comme mission la mise en valeur des archives d'écrivains qui constituent un vrai trésor patrimonial, elle organisait des expositions sur nos plus grands poètes : Gaston Miron, Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère. Tout cela s'est étiolé avec le temps et on annonce maintenant qu'il n'y aura plus d'expositions, telle celle qui a rappelé l'époque effervescente de la contre-culture, à la Collection nationale de la Grande Bibliothèque.

Monsieur le premier ministre, la prudence budgétaire est une qualité, mais est-ce l'essentiel de votre politique pour la culture, qui se fonde sur la création et sur la mémoire vivante et qui donne sens à ce que nous sommes? Si vous aimez toujours les livres et la littérature, si vous croyez que le Québec doit conserver un rapport à son histoire pour continuer de s'inventer, je vous demande de rectifier ce qui ressemble à un lent et irrésistible travail de sape.

Pierre Nepveu, écrivain, professeur et membre de l'Académie des lettres du Québec, Montréal




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