Le Yémen sacrifié à l'autel des grandes puissances

L'enfer syrien se répercute actuellement dans le bourbier... (AFP, JOSEPH EID)

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L'enfer syrien se répercute actuellement dans le bourbier yéménite, qui grouille en outre de djihadistes de diverses allégeances.

AFP, JOSEPH EID

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Point de vue
Le Soleil

En réaction au texte «Yémen, désastre humanitaire et culturel» paru le 20 février

Dans ce texte, Jacques Prescott écrivait: «Depuis mars 2015, l'Arabie Saoudite et ses alliés, appuyés par les États-Unis et Israël, bombardent sans relâche le Yémen sous prétexte d'asservir les populations locales et d'anéantir les rebelles qui ont poussé à la démission le président en place depuis 2012.» Quoique juste, ce point de vue ne constitue qu'un aspect d'une situation complexe, dont la globalité seule permet de comprendre pourquoi le Yémen est actuellement à feu et à sang. 

Depuis l'invasion américaine de l'Irak en 2003, tout le Moyen-Orient est en crise. Cette intervention catastrophique nous a valu le groupe État islamique, qui a germé sur les décombres fumants de l'Irak. Depuis, à l'instar d'Al-Qaida, il exporte la terreur dans les pays occidentaux, comme l'ont récemment montré les horribles attentats de Nice et de Berlin.

Ces événements nous frappent parce qu'ils fauchent des vies innocentes dans des pays frères. Pourtant, ils constituent seulement la retombée la plus visible des mouvements tectoniques qui ébranlent cette région du monde. Lutte contre le groupe État islamique et guerre civile en Syrie, soit, mais aussi et surtout, choc féroce entre l'Arabie et l'Iran. Les enjeux de ce choc sont complexes et ses degrés, multiples.

Arabie contre Iran

Au premier niveau, on assiste à la résurgence d'un heurt confessionnel séculaire, l'Arabie patronnant un sunnisme puritain, le wahhabisme, alors que l'Iran promeut l'orthodoxie chiite. L'objectif des belligérants est clair: il s'agit de devenir, comme Nasser dans les années 50, un modèle à suivre pour le monde arabo-musulman. 

À ce propos, rappelons que les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues. En effet, en janvier 2016, le gouvernement saoudien exécutait le cheikh Nimr Al-Nimr, un héros pour sa minorité chiite. En représailles, des manifestants iraniens furieux attaquaient son ambassade à Téhéran; ne le digérant pas, il a coupé les liens. 

À ce premier niveau se greffe un conflit plus classique, deux puissances régionales avançant leurs pions pour défendre leurs intérêts géostratégiques. Or, ce conflit est lui-même surdéterminé par les grandes puissances. En effet, dans ce grand jeu, la Russie, la Syrie d'Assad et l'Iran font bloc pour contrer les États-Unis, l'Arabie et Israël. L'alliance iranienne marquait d'ailleurs récemment un grand coup avec la prise d'Alep, un tournant décisif dans la guerre civile syrienne. 

Dans ce contexte détonnant, le président Obama avait vu juste lorsqu'il a, des années durant, pesé de tout son poids pour conclure un accord nucléaire avec l'Iran. Et, disons-le, la nouvelle administration Trump joue avec le feu en voulant jeter aux orties cette entente salutaire.

En tenailles

C'est ici qu'entre en jeu le Yémen, pris en tenailles entre deux puissances régionales. En effet, par alliés interposés, l'Arabie Saoudite et l'Iran s'y affrontent, comme ils l'ont fait pendant six ans en Syrie. De sorte qu'une guerre civile le déchire depuis deux ans, une coalition menée par l'Arabie Saoudite s'y mesurant aux rebelles houthis, qui s'étaient emparés en 2015 de Sanaa, la capitale. À ce propos, rappelons que Hadi, le président en exil, s'est réfugié en Arabie Saoudite et que les Houthis, des chiites partisans de l'ex-dictateur Saleh, sont soutenus par l'Iran, trop heureux de maintenir un second front à la frontière sud du pays ennemi. Autrement dit, l'enfer syrien se répercute actuellement dans le bourbier yéménite, qui grouille en outre de djihadistes de diverses allégeances. 

On le constate, de puissantes forces reconfigurent actuellement cette région du monde; c'est cet affrontement qui explique les besoins militaires accrus de l'Arabie. Rappelons que M. Trudeau décidait récemment d'honorer la vente de 900 véhicules blindés légers au régime saoudien, un juteux contrat de 15 milliards $ approuvé en 2014 par M. Harper. Et notons au passage que la coalition menée par l'Arabie Saoudite inclut les Émirats arabes unis et le Koweït, qui ont aussi procédé à des achats massifs d'armements auprès de divers pays occidentaux.

Ainsi, ayant tout bonnement emboîté le pas aux bellicistes du Parti conservateur, notre nouveau gouvernement entraîne le pays dans un dangereux engrenage. Le virage officiel amorcé par les libéraux n'a donc pas modifié d'un iota la politique étrangère canadienne: quand de mirobolants contrats militaires cimentent les intérêts géostratégiques, tout le reste se tait. Seule inflexion perceptible: la position canadienne est à nouveau enrobée dans la rhétorique des droits de l'homme. 

Le Yémen, comme la Syrie avant lui, est à présent sacrifié sur l'autel des intérêts géostratégiques, l'Arabie et l'Iran, étant épaulés par leurs alliés et appuyés par les grandes puissances. En somme, 14 ans plus tard, nous récoltons encore les fruits empoisonnés de la désastreuse invasion américaine de l'Irak.

Jean-Claude Simard, Rimouski




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