Personne n'a de monopole sur le terrorisme

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Les gens de Québec ont été nombreux à témoigner leur soutien à la communauté musulmane après l'attentat de dimanche.

La Presse canadienne, Jacques Boissinot

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Point de vue
Le Soleil

«Fusillade», «tuerie» ou «acte terroriste»? Les internautes sur les médias sociaux se chicanent depuis dimanche soir sur la qualification juste à donner à l'attaque d'un Centre culturel islamique de la ville de Québec. La même hésitation fébrile était perceptible dans les commentaires des médias, rétifs à parler d'«acte terroriste», bien que très tôt le premier ministre du Québec n'ait pas hésité à mettre les pieds dans le plat.

Philippe Couillard, suivi par la suite de Justin Trudeau, a eu raison d'appeler un chat un chat, car il faut bien le dire : les musulmans n'ont pas le monopole du terrorisme. Le terrorisme ne colle pas à la peau de certains, ce n'est pas une question d'origine ethnique ou de conviction religieuse. Il correspond à toute action politique violente qui vise à semer la terreur dans la population. En s'attaquant à une mosquée et à des musulmans, personne n'est dupe du symbole visé et du message envoyé. Même en absence de revendication clairement formulée, le message implicite est celui de la désignation des musulmans comme un corps étranger au Québec et la légitimation de la violence contre l'Islam au nom de questions d'intégration ou de géopolitique.

Acte terroriste ou simples meurtres?

Pour démêler les noeuds inextricables de la confusion autour du délit, procédons par élimination :

Si le tireur avait visé une foule à l'aveuglette plutôt qu'une catégorie religieuse bien définie, on aurait parlé de meurtre de masse. Ce genre de pulsion criminelle qui vise de façon indiscriminée à tirer dans le tas et à faire un maximum de victimes est souvent le fait de «forcenés» ou de «déséquilibrés» sans réelle motivation politique.

Si l'auteur s'était attaqué individuellement à des musulmans ou des personnes identifiées comme tel, on aurait parlé de crime de haine. La tête de porc déposée devant le Centre Culturel islamique en juin 2016 entre dans la qualification de crime de haine, car ce type de délit peut épouser plusieurs formes, notamment des attaques physiques, des dégradations de biens, des intimidations, du harcèlement, des attaques verbales ou des insultes, ou des graffitis ou des lettres insultantes.

L'acte peut être qualifié de terroriste si l'assaillant s'attaque violemment à une cible symbolique dans le but de faire passer un message politique. En s'attaquant à une partie de la communauté québécoise, il vise à la fracturer, à semer la psychose et à fragiliser l'unité de l'ensemble. En la matière, les revendications des djihadistes, celles de Anders Behring Breivik et de Dylann Roof notamment, attestent de la connotation politique associée à leur passage à l'acte.

Le syndrome de Dylann Roof

À la suite de la tuerie d'Orlando visant la communauté LGBT, les médias américains n'ont pas hésité à parler d'«acte terroriste». En revanche, ils ont été réticents à accoler le mot infamant à la tuerie de Dylann Roof ciblant une église noire de Charleston. Existe-t-il une différence de degré entre crime homophobe et crime raciste? Cette impression de terrorisme à géométrie variable tient plus du patronyme des tueurs que la nature des cibles visées. Sinon, comment comprendre la qualification de l'attentat de Nice de terroriste alors même que l'auteur était manifestement un «désaxé» avec une accointance plus ou moins avérée avec l'EI? Par une forme de glissement sémantique, on est passé d'actes de criminels «déséquilibrés» à des attentats au camion fou. La folie ne qualifie plus l'acte, mais l'arme du crime. Ainsi lorsque les Israéliens parlent d'attentat au «camion-bélier», en France et en Allemagne on préfère évoquer des «camions fous» qui déboulent dans des foules. Albert Camus disait : «mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde».

Depuis le 11 septembre 2001, le qualificatif «terroriste» semble devenu la marque exclusive des actions djihadistes motivées par des mobiles islamistes. En dehors du champ très étroit de la radicalité islamique, il n'y aurait que des «déséquilibrés», des «tireurs fous», etc. Ce qui est une fable occidentale ne pas penser la complexité de la chose et se rassurer à moindres frais.

Il faut rompre avec l'ethnocentrisme de la bonne conscience, et la dialectique «civilisés» contre «barbares» pour comprendre quelque chose à l'extension du domaine de la violence au XXIe siècle. Régis Debray nous avertissait en début d'année dernière qu'«une civilisation est une reconquête de tous les jours sur le barbare. Le barbare qui en chaque homme civilisé ou qui se croit tel ne dort que d'un oeil». Alexandre Bissonnette, c'est le barbare qui sommeille en chaque homme civilisé.

Radjoul Mouhamadou, journaliste et blogueur togolais de retour aux études à Québec

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