La fraude dans le domaine public... une tradition au Québec?

Nous avons connu récemment les péripéties de la... (Archives La Presse, ROBERT SKINNER)

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Nous avons connu récemment les péripéties de la commission Charbonneau - dont on voit ici la juge France Charbonneau - mais les magouilles dans le monde public existent depuis belle lurette.

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Point de vue
Le Soleil

Nous avons connu récemment les péripéties de la commission Charbonneau, l'admission de culpabilité du maire de Laval, le scandale de la SIQ, etc. Avons-nous inventé les magouilles dans le monde public au XXe ou au XXIe siècle? Mais non, on n'a rien inventé du tout. Nos élus et administrateurs précédents ont utilisé les fonds publics à leur profit depuis belle lurette. 

On peut remonter à la Nouvelle-France et à l'effroyable intendant Bigot, qui spéculait sur les denrées alors que le peuple crevait de faim. Souvenons- nous du pauvre ministre Gautrin qui a fait scandale pour avoir fait payer ses culottes par le gouvernement. Maurice Duplessis, qui a pris le pouvoir en dénonçant la corruption du régime libéral du premier ministre Taschereau. Duplessis s'est d'ailleurs empressé de monter un système de ristournes et de faveurs aux amis du parti beaucoup plus performant. On pourrait en citer encore et encore.

Il ne faut pas se servir de l'histoire pour augmenter le niveau de cynisme des citoyens, mais plutôt pour démontrer qu'il faut être constamment vigilant et que le meilleur moyen de prévenir la fraude dans le domaine public est d'avoir une opposition forte et compétente et une presse libre et active en plus de structures telles que le Vérificateur général, l'UPAC, etc.

Mon cas favori de malversation dans le monde public se situe au début du XIXe siècle : le cas de John Caldwell, seigneur de Lauzon (le territoire de la seigneurie de Lauzon correspond à peu près à celui de la nouvelle ville de Lévis).

En 1810, John Caldwell hérite de cette seigneurie de son père Henry. La même année, il est nommé receveur général du gouvernement, poste détenu par son père précédemment, et en 1812 il devient membre du Conseil législatif. À cette époque, il y a bien un Parlement élu depuis 1792, mais les ministres sont nommés par le gouverneur et ils ne sont pas responsables devant le Parlement, mais redevables au gouverneur seulement. Dans le cas du receveur général, il est responsable devant le Cabinet de Londres. La responsabilité des ministres envers le Parlement fut d'ailleurs une des revendications majeures des Patriotes.

John est un homme ambitieux pour sa seigneurie et pour lui-même. Il développe le commerce du bois, construit des scieries et développe sa seigneurie. Il est même propriétaire d'un bateau à vapeur, le Lauzon, qui fait la navette entre Lévis et Québec. Il a même la volonté de créer une nouvelle ville sur son territoire: la ville d'Aubigny (partie du Vieux-Lévis actuel) nommée ainsi en l'honneur du gouverneur, le duc de Richmond et d'Aubigny. Il en avait tracé les plans d'urbanisme et on retrouvait entre autres les rues Richmond, devenue Fraser, Haldimand, devenue Déziel, Eden (son gendre), devenue Bégin, et Henry (son père).

Mais ce développement immobilier ne connut pas le succès escompté. En 1832, il n'y avait que 40 à 50 maisons. Il avait dû investir beaucoup d'argent pour tous ces développements. John avait, même à cette époque, le talent de ce qu'on appellera plus tard la comptabilité créative: son compte de banque personnel et celui du gouvernement étaient le même! Remarquez que ce n'était pas illégal, car le receveur pouvait utiliser l'argent à ses fins personnelles pourvu qu'il en rende compte et qu'il paye les dépenses du gouvernement. Drôles de moeurs dont se sont sans doute inspirés nos magouilleurs modernes.

Dès 1823 on entretient des soupçons sur la fortune de Caldwell. Le 27 novembre 1823, le gouverneur Dalhousie informe la Chambre qu'il apparaît une balance de 96 000 louis entre les mains du receveur. Il s'ensuit une saga juridique avant que les biens de Caldwell puissent être saisis, car il prétendait que son père Henry avait de fait légué la seigneurie à son petit fils Henry John et non à lui. Son beau-frère John Davidson (la côte Fréchette s'appelait côte Davidson autrefois, car elle menait au domaine de celui-ci: Cliff Cottage, construit en 1816) a longuement plaidé en sa faveur et ceci jusqu'à Londres.

Ce n'est qu'en 1834 que la Chambre d'assemblée ordonne de saisir les revenus de la seigneurie de Lauzon. On dit que les sommes dues par Caldwell au gouvernement équivalaient à une année des recettes. Il fallut plus de 20 ans de procès, de manoeuvres, de délais et de débats avant que l'affaire connaisse son dénouement. Le 17 mars 1845, le gouvernement se porte acquéreur de la seigneurie de Lauzon. 

Pour sa part, John, ruiné, mais toujours conseiller législatif, car nommé à vie, mourut à Boston le 26 octobre 1842. 

Alors, magouilleurs, fraudeurs et autres Bougon à cravate dans le domaine public, vous pouvez aller vous rhabiller, vous n'arrivez pas à la cheville de John Caldwell. Mais souvenez-vous que tôt ou tard, le crime ne paie pas!

Marcel Belleau, Ph. D.

Source: J.-Edward Roy. Histoire de la seigneurie de Lauzon, vol. IV et V, réédité par la Société d'histoire de Lévis, Les Éditions Etchemin, 1984.




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