Un Carnaval de Québec pour les commerçants de Grande Allée

Le Carnaval souffre d'une diminution d'achalandage et de... (Le Soleil, Caroline Grégoire)

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Le Carnaval souffre d'une diminution d'achalandage et de difficultés budgétaires.

Le Soleil, Caroline Grégoire

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Le Soleil

Par la bouche de son directeur, André Verreault, «Action promotion Grande Allée» se réjouit de l'intention du Carnaval de Québec de quitter les Plaines d'Abraham pour retourner dans les rues et les parcs de la Haute-Ville. Enfin exaucées, les prières des commerçants! «Ça fait des années qu'on demande ça.» (Le Soleil du 20 novembre). Un grand nombre de résidents du Vieux-Québec, dont je suis, de Saint-Jean-Baptiste, Montcalm, la Colline Parlementaire, et des milliers de citoyens qui n'habitent même pas ces quartiers, y verront plutôt une autre décision politique affairiste prise au nom des intérêts économiques de quelques-uns au détriment de la qualité de vie des résidants permanents du Vieux-Québec et d'une vision de notre Ville patrimoniale.

Le bien des carnavaleux au détriment du bien des résidents?

«Il n'est pas normal que les carnavaleux se déplacent sur les Plaines, dit M. Verreault, un lieu difficile d'accès.» Est-il plus normal que les résidents du Vieux et des quartiers avoisinants n'aient pas accès à leurs résidences parce que les carnavaleux obligent la Ville à fermer les rues, à les transformer en terrains de jeu passagers pour visiteurs passagers, en occasions d'affaires pour une coterie et en kermesses de mardis gras pour fêtards bruyants, en petites folies qui donnent peut-être du piquant aux festivités festives, mais qui finissent par vider les résidents de leur humanité?

Le Carnaval souffre d'une diminution d'achalandage et de difficultés budgétaires, reconnaît encore M. Verreault. Et puis après? Pourquoi la Ville entière devrait-elle avoir mal à l'âme et à sa dignité citoyenne parce que des entreprises privées, des bars, des terrasses et des restos sur Grande-Allée ont mal à leur profil de rentabilité ? Au nom de quelle justice distributive «une aide financière de la Ville et du gouvernement provincial» serait-elle due, encore une fois, au Carnaval de Québec ? Pourquoi les visiteurs et les carnavaleux festifs doivent-ils être dirigés vers les rues et les parcs du Vieux s'ils boudent les Plaines d'Abraham ? Surtout que le déplacement du Carnaval vers les Plaines en 1996 avait été largement appuyé et louangé parce qu'il favorisait la fête familiale, ce qui est moins propice dans les rues du Vieux, et parce qu'il soulageait le Vieux et ses résidents des nombreux inconvénients causés par l'événement festif ?

Le Carnaval de Québec a approché M. Verreault, semble-t-il, et «plusieurs acteurs du milieu ont aussi été rencontrés », pour ce virage majeur. Mais sait-on que les résidents du Vieux sont aussi des «acteurs du milieu?» Un milieu de patrimoine mondial et national, de surcroît ? Et un patrimoine de vivants avant d'être de commerçants ou de touristes ? 

Un patrimoine de vivants

Par définition, certes, un patrimoine ne peut être que vivant, le mot faisant écho au legs du père, pater, c'est-à-dire tradition transmise et héritage enrichi. Soyons clairs, dès en partant. Le Vieux, en tant que patrimoine, n'est pas musée, ni reflet figé du passé. Avant toute chose, il est patrimoine vivant et de vivants, les habitants du Vieux-Québec, les résidents permanents, ses premiers protecteurs. Des personnes normales avec des besoins et des activités de personnes normales, pour qui leurs rues et leurs ruelles, leurs côtes et leurs trottoirs, leurs parcs et leurs places, bref, leur environnement immédiat, sont milieux de vie au quotidien, là où ils font leurs courses et se promènent à pied, vont au dépanneur, au resto et à la boulangerie, à la pharmacie, au salon de coiffure et à l'école, au musée, à l'église et au bureau de poste, etc. et tout ça dans une quiétude relative. Des résidents pour qui leur résidence n'est pas qu'une coche sur la liste d'un guide touristique, mais leur foyer, l'endroit où ils se protègent des intempéries et élèvent leur famille, reçoivent des proches et des amis, mangent, dorment, rêvent, écoutent de la musique, naviguent sur le net, lisent, s'aiment, vieillissent... Aucune Ville patrimoniale ne pourra jamais empêcher que ces citoyens de première ligne vivent pleinement et dignement leur vie de personnes normales au quotidien. La question qui tue. Qui prendra la défense du patrimoine vivant quand le Vieux-Québec aura été vidé de ses derniers résidents permanents, chassés par les carnavaleux et les festivaleux, leurs commanditaires marchands et les politiciens aveugles, sourds et muets ?

Un patrimoine de nation

Notre patrimoine ratisse plus large que l'héritage du père, bien entendu. Car le père, c'est aussi la lignée, la patrie réaffirmée, qu'on continue d'aimer et de protéger. Notre patrimoine est de communauté nommée, de peuple, de nation. Notre Capitale nationale, les mots le disent, est le siège politique et culturel de la nation. Notre patrimoine mondial est d'abord notre patrimoine national. «Québécois». C'est sa marque, son signe de beauté, sa cicatrice, sa différence... sa dignité. Il faut le dire et redire. Nommer. Les choses qui n'ont pas de nom n'existent pas. Un patrimoine n'est d'humanité que parce qu'il a pris racine dans la chair et dans l'âme, dans les moeurs et les valeurs, dans la mémoire, les rêves et les luttes d'une nation à laquelle les descendants sont encore attachés parce qu'elle les définit et parce qu'ils s'y reconnaissent. Voilà pourquoi, aussi, la détermination par la langue, la culture et l'ancrage géographique est une des caractéristiques fondamentales de notre patrimoine. Avec ses marqueurs visibles, les paysages et les monuments, les places, les rues et les ruelles, qui portent nos noms, prolongent nos regards, rappellent nos luttes, nos choix et nos reconnaissances, reflètent nos talents et nos goûts, nos idéaux et nos fiertés. Au point où être aliéné de ces marqueurs, c'est non seulement être aliéné de soi, c'est être aliéné du monde. 

Patrimoine de vivants pour des vivants, patrimoine de nation, il importe que nos environnements visuels et sonores en témoignent au ras de la prose du monde au quotidien, pour ainsi dire, mais aussi à l'occasion de grandes fêtes et de manifestations publiques. Comme le Carnaval et le Festival. Ce n'est pas facile. Il faut de la vision. Il faut faire des choix. Voilà pourquoi elle était sage la décision prise, en 1996, qui déplaçait le site du Carnaval de Québec vers les Plaines. 

Voilà pourquoi, aussi, après l'expérience Disneyland, Grande Roue et Feux d'artifice qu'on nous a déjà annoncés pour le gros Party du jour de l'an sur Grande Allée cette année, de l'Hôtel Le Concorde jusqu'à l'Assemblée nationale, il est plus sage que jamais de la maintenir. 

Lucien Morin, professeur émérite à l'Université Laval

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