Normes sociales et humour trash

Pourquoi tant de gens rient-ils si fort devant les blagues douteuses de... (123RF/Jens Bruggemann)

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Le Soleil

Pourquoi tant de gens rient-ils si fort devant les blagues douteuses de certains humoristes? Dans sa chronique parue dans Le Devoir du vendredi 28 octobre, Josée Blanchette a proposé un regard lucide et désenchanté sur l'humour trash avec tout le style et le sens de l'ironie qu'on lui connaît. À l'appui de sa réflexion, elle cite quelques explications émanant de la cité savante, que je souhaiterais compléter en puisant dans les notions sociologiques.

L'économiste Pierre Fortin a souligné à la journaliste que l'industrie de l'humour fonctionnait au fric et que «le marché peut servir le mal comme le bien» s'il y a des perspectives de profit, prolongeant ainsi la pensée de deux Prix Nobel d'économie, George Akerlof et Robert Shiller. Pour leur part, Stéphane Baillargeon (Le Devoir) et Christelle Paré (INRS), cités par la journaliste, ont mis en évidence le rôle du marketing qui réussit à faire vendre «ce que le monde veut».

Josée Blanchette résume bien : «Il n'y a qu'une seule explication au phénomène Ward : le marché.» Certes, le marketing réussit à faire vendre, mais il faut aller plus loin, en explorant les raisons qui motivent les consommateurs de ces spectacles : pourquoi achètent-ils ce type d'humour et pourquoi rient-ils de ce qui normalement devrait les désoler? J'explorerai d'autres voies d'explication possible : la mutation des normes sociales, le spectacle comme vécu parallèle et la critique des élites.

La mutation des normes sociales

Michel Foucault pose que la norme sociale est structurée par le pouvoir et le contrôle social. Des institutions comme l'Église québécoise et la famille traditionnelle ont ainsi imposé des normes contraignantes en matière de sexualité et de naissances hors mariage. Mais cette perspective a été critiquée. Pour Jean Baechler, la norme sociale n'est pas que l'expression d'un pouvoir qu'il suffirait de combattre pour être modifiée. La norme découle d'un apprentissage vécu et changeant dans le temps; elle résulte d'une appropriation symbolique qui nous amène à la considérer comme étant juste et elle se présente comme une obligation acceptée par les acteurs sociaux dans un contexte donné.

La norme sociale est donc un modèle culturel de conduite. Elle relève de la culture, non pas d'une prescription légale, et les modèles culturels varient d'une société à une autre et d'une époque à une autre.

En contestant l'autorité d'autrefois ou en repoussant ses frontières, nous en sommes venus à rejeter les normes qu'elle véhiculait et à repenser les règles de conduite en société. De nouveaux modèles culturels et normatifs se sont imposés, émergeant de plus en plus de la base et de moins en moins d'une autorité dotée d'un pouvoir contraignant à la Foucault. Les mouvements sociaux féministes ont ainsi contribué à redéfinir les normes en matière de harcèlement sexuel.

On peut transgresser la norme sociale, mais non la loi. Il n'est plus possible de refuser l'embauche d'un homosexuel sous prétexte de son orientation sexuelle; mais il est possible de se moquer des homosexuels dans un spectacle d'humour trash. Dans ce cas, c'est la désapprobation des uns qui s'opposera aux rires des autres, d'où un conflit autour de ce qui est désormais jugé équitable et acceptable. Certains riront des blagues de Mike Ward sur «le petit Jérémy», mais d'autres exprimeront leur «beau malaise» devant ce discours dégradant.

Spectacles trash et vécu parallèle

Les spectacles sont des vécus parallèles au sens donné à ce terme par Fernand Dumont. Selon mon collègue sociologue, la fête et le carnaval sont vécus - notamment par les personnes dominées et sans pouvoir - comme l'envers d'un quotidien morne, répétitif, insatisfaisant, contraignant. La sortie du samedi soir et la fête au restaurant où l'on se fait servir sont des exemples de vécu parallèle, de l'envers de la grisaille de tous les jours et du train-train quotidien et de ses obligations. Le vécu parallèle peut être festif et avoir une connotation positive, mais il peut aussi rejoindre le côté sombre de l'humain. C'est le cas du spectacle d'humour trash, lui aussi vécu parallèle dans lequel on pousse le rejet des normes sociales jusqu'à la limite du tolérable.

Si mon analyse est juste, les nouvelles normes sociales qui s'imposent au fil des ans dans la vie publique - acceptation de l'homosexualité, dénonciation du harcèlement sexuel, respect de la diversité culturelle, etc. - seront elles aussi l'objet de contestation (comme les normes religieuses d'autrefois) sous forme de blagues sexistes, racistes et xénophobes. Il se trouve déjà des humoristes pour en faire leur fonds de commerce et des gens de marketing pour vendre leurs billets à une clientèle prête à en rire. Les lois et les nouvelles normes empêchant désormais d'ostraciser ouvertement les homosexuels, de discriminer les immigrants ou de harceler les femmes, certains vivront par procuration leur rejet de ces normes ou leur frustration en riant avec l'humoriste qui, lui, ne se gênera pas pour en remettre, protégé par ailleurs par la liberté d'expression.

Critique des élites et culture trash

Les élites (culturelles, intellectuelles, politiques) sont remises en question dans plusieurs milieux partout dans les sociétés développées. C'est le cas notamment au sein des groupements qui en arrachent pour diverses raisons, parmi les groupes déclassés socialement et dans une partie des classes moyennes dont les revenus stagnent alors que les aspirations augmentent. «Les élites vous ont laissé tomber», scandent Marine Le Pen, Donald Trump et autres populistes dans les démocraties avancées. Ces populistes ont su rassembler les voix des déclassés qui autrefois votaient à gauche.

La bienséance, les bonnes manières et le langage soigné sont associés à l'élite, et la meilleure manière de contester l'élite est d'exposer ce qui horripile ses membres : mauvais parler, grossièreté, sacres, etc. Cela devient un fonds de commerce à exploiter et ne demande pas trop d'efforts à l'humoriste en manque de références culturelles.

La distinction culturelle au sens de Pierre Bourdieu a cédé la place à la culture omnivore au sens de Richard A. Peterson, et la culture populaire a été revalorisée dans nos sociétés. Les spectacles du Centre Bell et ceux de la Place des Arts cohabitent dans la ville sans qu'il soit nécessaire de les hiérarchiser comme le ferait la sociologie de Bourdieu. Le théâtre de Michel Tremblay a trouvé sa légitimité à côté du théâtre de Molière; il n'est plus question d'opposer les deux manières de mettre en scène la langue. Autrement dit, les modèles culturels dominants ne sont plus définis d'abord par l'élite, par les dominants et par «les mondes de l'art». Les modèles prescrits d'en haut n'ont plus le monopole de la légitimité. Alors certains humoristes s'autorisent à plus de vulgarité sous prétexte de «rejoindre le vrai monde» et ils massacrent la langue française sous prétexte de faire rire ceux qui ne maîtrisent pas tous les codes langagiers.

Un certain flou entoure la définition partagée du beau et du bien. Il n'y a pas d'idéaux culturels communs à toutes les couches sociales, et le processus de légitimation de la création culturelle est devenu plus complexe. La contestation des normes évoquée plus haut a ouvert la voie à une grande créativité, à une grande diversité et à une inventivité bienvenue dans le monde culturel. Mais le recul de l'autoritarisme et le rejet des normes dominantes ont aussi ouvert la voie à l'émergence de la culture trash qui exploite à fond les interdits, qu'ils soient anciens ou nouveaux. Le mal comme le bien auxquels se réfèrent les économistes cités plus haut se côtoient sur le marché. D'où l'importance d'un débat public et d'une réflexion collective sur les nouvelles limites à respecter.

La promotion du bien en soi ne peut plus fonder l'ordre social ni l'ordre normatif. N'en déplaise à Foucault, les pouvoirs établis ne parviennent plus facilement à l'établir. C'est plutôt ce qui est jugé juste et raisonnable par les acteurs sociaux qui guide l'élaboration de normes, et celles-ci s'imposeront comme obligations lorsqu'elles seront symboliquement acceptées et considérées comme appropriées. C'est pour cette raison que je n'achète pas de billets de spectacles de ces humoristes trash. Le jour où leurs ventes déclineront, une nouvelle norme partagée du juste et de l'excellence pourra émerger en matière d'humour.

Simon Langlois est professeur au Département de sociologie de l'Université Laval. Il travaille sur la stratification sociale (classes sociales, inégalités), sur la sociologie de la consommation et sur le changement social en cours dans les sociétés développées.

Ce texte est d'abord paru sur le site «Les blogues de Contact». Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici : Les blogueurs conservent l'entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.

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