Ils n'étaient qu'une poignée

Accusé de possession de pornographie juvénile, Jonathan Bettez est... (Archives La Presse)

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Accusé de possession de pornographie juvénile, Jonathan Bettez est demeuré impassible à son entrée et à sa sortie du palais de justice.

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Point de vue
Le Soleil

En réponse à la chronique «J'ai eu honte» de Gilbert Lavoie

Monsieur Lavoie, je suis Trifluvienne. Vous dites que je devrais avoir honte. Honte de voir une poignée de citoyens de Trois-Rivières invectiver au palais de justice de Trois-Rivières un homme accusé d'actes de pédophilie.

Ils n'étaient pas si nombreux en fait, moins que les micros qui ont capté leurs insultes et les médias qui les ont relayées. Ils sont devenus un sujet d'analyse. Les cris de dégoût ont habilement meublé la trame sonore des reportages, si bien qu'à la fin de la journée, à les écouter, et à vous lire aujourd'hui, on a l'impression qu'ils étaient des centaines devant et derrière le palais de justice.

Mais ils n'étaient qu'une poignée. Est-ce que j'ai honte de leur réaction? Pas moins, pas plus que toutes celles que j'ai lues sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, ce sont des gens issus de toutes les régions du Québec, dont la vôtre, Monsieur Lavoie, qui se sont déchaînés. Avez-vous honte? S'ils avaient été tous rassemblés au même endroit, ils auraient été si nombreux qu'ils auraient bloqué les rues de notre centre-ville. Monsieur Lavoie, vous avez une courte vue et vous généralisez.

Depuis lundi, les regards des médias nationaux sont tournés vers ma ville. J'ai entendu des «c'est une petite communauté, Trois-Rivières, vous savez». Et des «tout le monde se connaît à Trois-Rivières». Comme si on bloquait le trafic au beau milieu de la rue pour jaser météo avec Pierre, Jean, Jacques.

Quand Cédrika a été enlevée, mon fils avait un an, et moi, j'étais journaliste à TVA. Le lendemain de sa disparition, à 5h du matin, j'étais plantée sur le bord de la rue en train de raconter en direct à la télévision qu'une enfant n'était pas rentrée chez elle la veille. Elle cherchait un chien. Ça n'augurait rien de bon. Vers 8h30, nous étions forcés de réaliser qu'il ne s'agirait pas d'une disparition anecdotique. La petite n'avait pas fugué. J'ai commencé à évoquer en prenant soin de ne pas dramatiser le fait qu'elle puisse avoir été enlevée. Je n'osais pas prononcer des mots lourds de sens comme «enlèvement et kidnapping». Les porte-parole de la police restaient sur leurs gardes aussi. Je ne sais plus comment je m'y suis prise.

Vers 10h, j'ai marché, micro à la main, vers Martin et Henri Provencher. Jusque-là, la famille n'avait pas parlé aux médias. Nous nous sommes regardés et nous n'avons presque rien dit. Martin m'a fait signe d'un mouvement de la tête que c'était bon, c'était le moment de parler. «Peut-être que ça pourrait être utile?» On se comprend, sans oser dire ce que l'on ne veut pas dire.

Ça s'est passé en direct à LCN. On a parlé de Cédrika, des vêtements qu'elle portait, des jeux qu'elle faisait au parc et de l'interdiction qu'elle avait d'aller jouer dans le boisé situé à proximité. On a dit combien Cédrika aimait la vie, une fillette allumée et épanouie. Puis, on a évoqué le fait qu'elle puisse avoir été enlevée. Cédrika aimait les chiens et était serviable. C'était plausible qu'elle ait voulu aider. Martin ne savait pas plus que nous qui, quand, quoi et comment, mais on savait qu'une trappe venait de s'ouvrir sous nos pieds. J'ai fermé le micro et dans les heures qui ont suivi, j'ai vu défiler, aux coins des rues Chapais et des Chenaux, des centaines de personnes prêtes à fouiller toute la ville pour retrouver la fillette. Un mouvement de solidarité à donner la chair de poule. Je vous rappelle, Monsieur Lavoie, l'utilisation de Facebook était marginale à ce moment. Ce qui a rallié tous ces gens, c'est cette possibilité incroyable qu'un tel acte ait pu être commis chez nous. On l'a cherchée pour se convaincre qu'elle s'était perdue plutôt que d'avoir été enlevée.

Vous savez, la fatalité, lorsqu'une chose que l'on croyait absolument impossible se produit à quelques pas de chez vous. Elle est tombée comme un grand rideau sous le ciel de Trois-Rivières. Nous sommes tatoués, marqués au fer rouge. Mon garçon a eu cet été l'âge que Cédrika avait lorsqu'elle a été kidnappée. Il a grandi avec des parents beaucoup trop conscients de cette fatalité. Malgré nous, nos petits Trifluviens ont perdu un peu de leur liberté et nous, parents, de notre insouciance de croire qu'un beau soir d'été, une virée au parc puisse ainsi se terminer. On leur a martelé de rester loin, loin des voitures inconnues. On leur a montré à se méfier des voisins.

Je sais depuis bien longtemps que Jonathan Bettez est au coeur de cette enquête. C'était presque un secret de Polichinelle. J'ai quand même figé en apprenant son arrestation. Est-il vraiment coupable? Si oui, les enquêteurs pourront-ils le prouver? Ont-ils utilisé la bonne stratégie en l'exposant ainsi? Je laisse aux chroniqueurs comme vous le travail de commenter et d'analyser. En ce qui me concerne, citoyenne de Trois-Rivières, tant qu'on amènera un jour le vrai coupable devant les tribunaux. Ce ne sera peut-être pas celui qui était au volant de l'Acura rouge ce jour-là et non, je n'irai pas hurler et cracher au visage de cet homme au palais de justice. Je sortirai dans la rue et prendrai mes voisins dans mes bras. Et j'espère qu'alors la communauté trifluvienne se rassemblera pour se réconforter et soutenir la famille comme elle l'a si bien fait depuis neuf ans.

Julie Grenon, citoyenne de Trois-Rivières et ancienne journaliste de TVA Trois-Rivières

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