La société est devenue liquide

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Le Soleil

Le sociologue d'origine polonaise Zygmunt Bauman a eu une sorte de trait de génie en soutenant que les sociétés avancées étaient devenues «liquides». À première vue, cette notion de liquidité ne fait pas très scientifique et détonne dans le paysage de la sociologie, puisqu'elle fait partie du vocabulaire de la physique et paraît bien éloignée des sciences sociales. Pourtant, le sociologue a mis le doigt sur une réalité typique de notre temps.

Zygmunt Bauman propose le concept de société liquide pour nommer ce que d'autres appellent «société postmoderne». Nos sociétés sont en effet caractérisées par la diversité des populations, la précarité des statuts sociaux d'une partie de la population, la mouvance des unions conjugales, la mobilité sociale et la mobilité géographique, autant de caractéristiques que M. Bauman associe à la société liquide. «Une société "moderne liquide" est celle où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu'il n'en faut aux modes d'action pour se figer en habitudes et routines», avance-t-il dans son livre La vie liquide.

Il poursuit : «La vie liquide est une succession de nouveaux départs» liés à la vie amoureuse, aux études, à la carrière, au milieu de vie, au type de logement, sans oublier à la consommation marchande.

Consommation éphémère

La société de consommation est la sphère par excellence de la société liquide au sens de Bauman : «La vie liquide est une vie de consommation. Elle traite le monde et tous ses fragments animés et inanimés comme autant d'objets de consommation, c'est-à-dire des objets qui perdent leur utilité [...] pendant qu'on les utilise.»

Plusieurs éléments expliquent le rôle central joué par la consommation marchande. Celle-ci est omniprésente dans nos vies quotidiennes : voitures, équipements électroniques, maisons confortables (sauf pour les plus démunis), voyages et vacances à l'étranger à bas prix, nourriture industrielle et transformée, etc. La variété des possibles en consommation favorise l'éclatement des modes de vie en types différenciés.

L'attrait de la nouveauté emporte l'adhésion dans la consommation des objets. Le design ou les injonctions de la mode contribuent au renouvellement de l'offre. Le marketing et la publicité, sans oublier les stratégies agressives de mise en marché, en sont les mécanismes bien connus.

Ce n'est pas seulement la mode ou le design qui incitent au changement et au renouvellement, mais aussi de réelles améliorations techniques qui nous amènent à reléguer aux oubliettes une multitude de produits électroniques après quelques années d'usage. Les progrès techniques et les performances améliorées des objets rendent par ailleurs obsolètes ceux d'hier, pourtant encore fonctionnels. Tout est fait pour nous convaincre que les dernières innovations sont essentielles, même si ce n'est pas toujours le cas. J'ai un appareil iPhone 4 qui satisfait amplement mes besoins de communication et je ne sens pas la nécessité d'acheter les versions améliorées 5 ou même 6, bien qu'elles offrent de nouvelles fonctionnalités sophistiquées dont je ne vois pas encore l'utilité.

La société des individus

La société liquide d'aujourd'hui s'oppose à la société solide d'autrefois, celle des systèmes de classes sociales rigides et relativement étanches, celle de l'autorité de l'homme, celle du pouvoir du patron ou du propriétaire, celle de l'autorité étatique difficilement contestée. Les relations de pouvoir existent encore, mais elles sont davantage encadrées, avec des contrepouvoirs plus étendus tels que les chartes des droits de la personne, le recours aux ombudsmans, les enquêtes des médias, etc.

L'individu est devenu la principale référence, dans la société liquide, ce qui implique la valorisation de l'autonomie et de la liberté : liberté de moeurs, liberté de mettre fin aux relations sociales contraignantes, liberté d'affirmer des valeurs différentes et nouvelles, remise en question des relations jugées trop autoritaires. Le contrôle social n'a pas disparu, loin de là, mais il a pris des formes différentes, plus atténuées mais bien réelles.

Zygmunt Bauman est très critique de cette société liquide, qui est loin d'avoir conduit à une authentique émancipation et à une vraie liberté. Le sociologue avance que la dérégulation élargie, la relativité des normes et la privatisation ont créé chez l'individu un grand malaise existentiel. Il s'inquiète des effets sur l'équilibre psychique de ces nouveaux espaces de liberté. Il questionne le changement dans le rôle de l'État, qui «hésite à façonner le social» comme autrefois et se veut davantage facilitateur d'initiatives individuelles.

Dans la société liquide, il y a lieu de redouter une nouvelle forme d'anomie, notion classique de la sociologie : l'émergence d'une nouvelle liberté ne s'est pas accompagnée, pour plusieurs individus, de véritables moyens leur permettant d'atteindre leur plein épanouissement.

Ce texte est d'abord paru sur le site «Les blogues de Contact». Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici.  Les blogueurs conservent l'entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.

Simon Langlois

L'auteur est professeur au Département de sociologie de l'Université Laval et détenteur d'un doctorat de l'Université Paris-Sorbonne (Paris-IV).

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