Inepties et faussetés concernant l'enseignement de l'histoire

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Selon les auteurs, les enseignants d'histoire ont très bien compris le programme de 2006, tant ceux qui l'ont apprécié que ceux qui l'ont critiqué. Prétendre le contraire serait une insulte à leur intelligence.

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Point de vue
Le Soleil

En réaction au texte: «Nouveau cours d'histoire: "réparer l'erreur"» de 2006», paru le 17 août

La journaliste rapporte, sans les mettre en doute d'aucune manière, les propos de deux opposants au programme de 2006 qui saluent l'arrivée du nouveau programme, les historiens Gilles Laporte et Denis Vaugeois, propos devant lesquels nous ne pouvons rester muets.

Commençons par le professeur Laporte, qui n'en est pas à ses premières «opinions» aussi approximatives que militantes sur la pédagogie de sa discipline. Disons-le tout net: nous avons rarement vu autant d'inepties à propos des programmes d'histoire et de leur mise en application par les enseignants. Ainsi, «l'ancien programme avait des problèmes pédagogiques épouvantables», affirme-t-il sans ambages et, surtout, sans aucun développement ni démonstration. Sur quoi semble-t-il appuyer ce terrible diagnostic? Sur le «fait» que, toujours selon lui, «jamais les profs n'y ont compris quoi que ce soit».

Pourtant, dans les recherches que nous menons sur le terrain auprès de profs du secondaire et lors des congrès d'enseignants où nous les côtoyons régulièrement, nous avons au contraire constaté que les enseignants ont très bien compris le programme de 2006, tant ceux qui l'ont apprécié que ceux qui l'ont critiqué. Et c'est bien parce qu'ils l'ont compris que ces derniers, à bon droit, ont souligné des problèmes concrets de mise en application de certaines dimensions de ce programme, notamment la redondance découlant de l'approche thématique en quatrième secondaire et la complexité de l'évaluation de certaines compétences.

De dire que les enseignants - ici ceux d'histoire - n'ont rien compris à l'approche par compétences, tout en laissant entendre qu'ils étaient en bloc et entièrement contre la réforme des années 2000, est non seulement une insulte à leur intelligence, mais vient contredire les enquêtes scientifiques menées auprès d'eux, dans lesquelles ils soulignaient plutôt la lourdeur de l'évaluation et le manque de soutien pédagogique de la part du ministère. Soit dit en passant, au milieu des années 80, lorsqu'on a implanté les programmes par objectifs (vus aussi, en leur temps, comme «innovateurs», car ils visaient déjà le développement d'habiletés propres à l'histoire...), on a assisté à une résistance initiale semblable de la part des enseignants, ce qui est d'ailleurs un peu la norme lors de l'arrivée de nouveaux programmes.

Par ailleurs, M. Laporte fait encore montre de piètres compétences pédagogiques lorsqu'il oppose le développement par l'élève de compétences en histoire et l'acquisition de connaissances factuelles. Un médecin compétent est non seulement un médecin qui peut nommer toutes les parties du corps humain, mais c'est surtout quelqu'un qui sait quoi faire avec ses connaissances (établir un diagnostic, proposer un traitement, réaliser une opération, etc.).

M. Laporte devrait savoir que depuis bien avant la réforme des années 2000, les programmes d'histoire ne se limitent pas à la seule transmission de connaissances et que les profs d'histoire ne font pas que raconter de belles histoires passionnantes, mais qu'ils amènent aussi leurs élèves à «faire» de l'histoire, tandis que la recherche en didactique montre clairement que les élèves apprécient le fait de «sortir du magistral» pour, par exemple, analyser des documents et en tirer des interprétations validées par la méthode historique.

Un jour, M. Laporte arrêtera de dire que le programme de 2006 «dégoûte» les élèves de l'histoire et il le montrera, et cela en apportant en appui des données autres que la baisse de clientèle dans ses cours! On mesure d'ailleurs le niveau de désinformation auquel il s'adonne lorsqu'il affirme, sans nuances, que le programme à venir «rétablit un enseignement basé sur les connaissances et non sur les compétences». Or, la vérité est que ce nouveau programme, comme le précédent et tous les autres programmes des écoles québécoises, reste toujours basé sur le développement de compétences disciplinaires!

Passons à Denis Vaugeois, que nous respectons comme historien et premier responsable des programmes d'histoire au ministère de l'Éducation, durant les années 60. Déjà, le ton change: M. Vaugeois se montre nettement plus mesuré dans ses propos que M. Laporte. Cependant, comme en d'autres occasions, M. Vaugeois feint toujours d'ignorer que l'éducation à la citoyenneté telle que mise de l'avant dans le programme de 2006 - et qui a été retirée comme compétence dans le programme à venir - ne cherchait pas à montrer «comment être un bon citoyen» ni à «respecter les règles», ce qui est le propre de l'éducation «civique».

La citoyenneté promue dans le programme de 2006 était au contraire centrée sur la compréhension du présent à la lumière du passé et visait à former des citoyens capables de s'engager et de se montrer critiques, dans le cadre d'une société où la délibération démocratique est censée être au coeur des décisions collectives auxquelles les élèves, futurs citoyens, prendront part; c'est précisément ce qu'il nous semblait appeler de ses voeux dans l'article qui le cite. Tous ceux qui veulent que le Québec devienne indépendant et socialement juste devraient eux aussi espérer que les citoyens soient formés ainsi.

Or, si M. Vaugeois n'aime pas la manipulation des esprits à laquelle un programme d'histoire pourrait mener, comment accepte-t-il un programme qui se base sur une trame nationale taillée pour soutenir une vision conservatrice du nationalisme, celle promue par les sociologues Jacques Beauchemin et Mathieu Bock-Côté?

Pendant 10 ans, on a dit, sans parvenir à le démontrer, que le programme de 2006 visait à fabriquer de petits fédéralistes aimants du multiculturalisme trudeauiste, ce qui constitue une accusation grave, alors que le projet de programme de 2016 prône clairement et ouvertement un récit visant à mouler les élèves dans une compréhension unidimensionnelle du passé québécois. Il faut lire ce projet de programme pour constater à quel point il est effectivement centré sur un récit présenté pour «vrai» et sur un «retour aux connaissances», à savoir les «bonnes» connaissances, celles qui, comme dans les programmes des années 50, visaient à mousser chez nos enfants un «sain patriotisme».

Comment se fait-il qu'en 2016, alors que la discipline historique et les historiens ont mis de côté l'apologie nationale depuis 50 ans, nous en soyons arrivés à un tel recul, par lequel on valorise de façon aussi simpliste la volonté d'inculquer la «bonne» histoire à nos élèves? De M. Laporte, ex-président du Mouvement national des Québécois et militant indépendantiste reconnu, cela n'a rien d'étonnant, mais la chose nous rend perplexes venant de Denis Vaugeois. On repassera donc quant au sens critique dans les classes d'histoire.

Reste à espérer que les enseignants, dans leurs classes, n'entreront pas dans ce jeu et sauront faire les arbitrages qui s'imposent, comme du reste ils le font toujours à l'arrivée d'un nouveau programme.

Jean-François Cardin, historien et didacticien de l'histoire, Université Laval

Marc-André Éthier, didacticien de l'histoire, Université de Montréal

David Lefrancois, philosophe et didacticien des sciences sociales, UQO

Michel P. Trudeau, doctorant en didactique de l'histoire et ancien enseignant

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