L'île d'Orléans, terre magique et éternelle

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L'île d'Orléans

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Le Soleil

J'ai signé en 1998 un beau livre intitulé L'île d'Orléans. Aux sources du peuple québécois et de l'Amérique française, qui fut un grand succès d'édition malgré son prix de 100 $.

À partir de 1972, en pleine Révolution tranquille, en compagnie de mon associé du temps l'architecte Gilles Vilandré, j'ai collaboré à plusieurs restaurations. J'ai fait le tour de l'île à pied, en voiture des dizaines de fois, appareil-photo en bandoulière, je l'ai observée en bateau en compagnie d'un arpenteur-géomètre du lieu, grand connaisseur de son passé et du découpage des terres familiales depuis les touts débuts du pays, j'ai survolé l'île en hélicoptère et flatté le coq du clocher de plusieurs des six paroisses, un cinéaste attaché dans la portière démontée, caméra à la main pour des documentaires de Radio-Canada et de l'ONF, j'y ai fait de nombreuses excursions avec mes étudiants et mes étudiantes de l'UQAM et de l'école normale Marguerite d'Youville à partir de 1968, j'ai consulté ses généalogistes, des géographes, des historiens, dont mon ami Pierre Lahoud, qui a grandement collaboré à mon livre, avec d'autres, lu tout ce qui a été écrit sur ce berceau du pays français, et mon voisin d'en face, Pierre Létourneau, un célèbre maître-nageur, m'a raconté son tour de l'île à la nage, en 15 heures et 15 minutes en 2005, la température de l'eau, les courants, les hautes herbes, les marées, le vent. J'étais présent à son arrivée. Et encore!

Pour les Québécois, l'île demeure un pays de sens. J'y ai souvent écouté les dieux jaser fort à pointe d'Argentenay, l'automne, quand des milliers d'oies jacassent dans le vent, sous la pluie, et envahissent les battures dans un paysage sauvage hors du temps. Je connais des dizaines d'amants du patrimoine, venus de partout au Québec qui, depuis 60 ans, y ont patiemment restauré une maison ancestrale bicentenaire ou tricentenaire à grands frais, avec science, amour et respect, des projets familiaux. Je connais également des terres ancestrales où la même lignée, depuis onze ou douze générations, occupe le lot des ancêtres depuis des siècles, les Gosselin, les Pouliot à Saint-Laurent par exemple. Plus de 300 familles souches venues de France s'y sont établies formant aujourd'hui des descendances de plusieurs centaines de milliers d'individus disséminés à travers le continent. Plusieurs habitants vous raconteront que souvent, l'été, des visiteurs s'arrêtent, embrassent le sol et repartent avec une bouteille remplie de la terre bénie des premiers arrivants.

Les fraises et les pommes de l'île, les poireaux de Saint-François, le fromage Paillosson de Sainte-Famille, fruits et légumes, vins et liqueurs, les dizaines de produis du terroir contiennent des vertus magiques marquées partout par un passé chargé de labeur, d'histoire et de traditions nous liant intensément aux provinces de France, la mère patrie.

Oui, plusieurs maisons anciennes de l'île sont à vendre, toutes de solides constructions en bois, en brique et en pierre qui portent une âme enracinée, des oeuvres qui marquent le temps du pays, notre temps, et qui parlent de fierté et du bonheur de respirer le large, en rappelant aussi que ces ancêtres tenaces et résistants ont dû s'inventer un cadastre, une agriculture, un habitat respectueux de la cadence climatique des étés et des hivers, mettre au point des modes de chauffage, des véhicules et des vêtements pour résister au froid, repenser les techniques d'élevage et de conservation des aliments et du fourrage; en somme nos aïeux de l'île ont inventé un pays à notre mesure, dont nous profitons aujourd'hui. Il faut marcher Saint-Jean et lire comme dans un grand livre son fabuleux paysage bâti, un des plus beaux villages du Québec. Il faut traverser le chemin du Mitan pour se retrouver égaré sur une autre planète. Partout des clochers d'églises et des croix de chemin qui rappellent que cette terre est chrétienne. À l'île, le Québec affirme par ses églises, ses presbytères, ses cimetières, ses chapelles de procession et ses croix de chemin qu'il est un pays catholique.

L'île a été reconquise par des urbains à la fin des années cinquante dans un élan de fierté jamais connu antérieurement. Poètes, peintres, fonctionnaires, enseignants, journalistes mordus du patrimoine, gens d'affaires cultivés - même le maire de Québec Jean-Paul L'Allier avec qui j'ai souvent jasé du sujet - se sont laissés séduire par le caractère buccolique enraciné de la terre de Bacchus, comme l'a désigné Jacques Cartier au XVIe siècle et pris maison. Tous ces gens ont vieilli en même temps et veulent maintenant se rapprocher des services de santé, des institutions culturelles. Plusieurs veuves trouvent la maison grande. Les enfants ont fait leur vie ailleurs. Les carrés exigent d'être entretenus, on choisit de vendre. Un roulement normal du bâtiment quand on suit la chaîne des titres d'un bien. Je connais plusieurs de ces passionnés qui quittent à regret, mais je connais aussi de jeunes couples, présentement engagés fébrilement dans une restauration; et d'autres qui ne quitteraient jamais leur vieille maison, leurs jardins et leur vue imprenable. Il y aura toujours un marché pour la maison de villégiature ou la maison historique permanente remplie de sens.

L'île d'Orléans doit contrôler avec rigueur son développement. Elle doit protéger ses activités agricoles et circonscrire en saison chaude la circulation automobile. Le nouveau pont ne doit jamais devenir une liaison à quatre voies, mais plutôt demeurer dans la modestie. Autrement, on signe un arrêt de mort. Depuis 1970, cette terre est devenue un territoire musée, un arrondissement historique national pour son caractère rural, agricole, maritime et villageois enraciné dans notre histoire depuis 1635, date d'installation du premier colon. Il faut y appliquer la même sévérité de contrôle du développement qu'on retrouve dans des lieux patrimoniaux similaires en France et ailleurs dans le monde, ce qui n'a malheureusement pas été le cas depuis son classement comme lieu historique. Chaque village doit conserver son autonomie administrative, chacun portant fièrement des particularités originales qui appartiennent au patrimoine immatériel de cette société, ce qui n'empêche pas de regrouper certains services. Oui, six municipalités! Et les demandes de permis de construction ou de rénovation doivent être traitées de façon accélérée, mais sans compromis à la loi et aux règlements qui devraient être plus mordants.

Le marché de la revente est lent, c'est normal, tenant compte de la valeur des biens. Une maison traditionnelle demeure une oeuvre d'art, pas un cornet de patates frites! Les Québécois forment toujours un peuple fier. Nos jeunes gens d'affaires doivent souscrire à ces valeurs d'affirmation identitaire et reprendre le souffle du pays dans des constructions solides, restaurées, aux jardins aménagés pour y continuer une forme noble du plaisir de vivre. Il faut écouter et réécouter l'émouvante chanson Le tour de l'île de Félix Leclerc qui parle directement au coeur pour vibrer à cette terre sacrée protégée des dieux depuis des millénaires, et berceau d'une civilisation originale pleine d'énergie.

Michel Lessard, historien, Lévis

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