Une victoire du peuple?

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Le Soleil

Plusieurs analyses des résultats du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne (UE) présentent la victoire du Brexit comme celle du peuple contre les élites. C'est d'ailleurs ce que les principales voix du camp du «Leave», en premier lieu Nigel Farage, se sont empressées de déclarer : ils avaient basé leur campagne référendaire sur la défense du peuple face à des élites cosmopolites.

Les «brexiters» avaient pourtant à leur tête des représentants de ce qu'on pourrait facilement qualifier d'élite politique, économique et culturelle du pays. Pensons seulement à Boris Johnson, diplômé d'Oxford et ancien maire de Londres, à Michael Gove, lui aussi diplômé d'Oxford, lord grand chancelier et secrétaire d'État à la justice, de même qu'à Nigel Farage, ancien courtier à la City, député européen et membre du célèbre club privé East India Club, pour ne nommer que ceux-là. Outre ces éléments biographiques des principaux représentants du camp du «Leave», ce qui est présenté comme une victoire du peuple contre les élites ne semble pas prendre en compte plusieurs éléments socio-économiques.

De façon simpliste, cette vision laisse sous-entendre que le peuple ne représenterait que 52 % de la population et que cette élite tant honnie représenterait tout de même 48 % de la population (sans oublier les 28 % des électeurs inscrits qui ne se sont pas prévalus de leur droit de vote). Ainsi, le concept d'élite et de peuple semble flou, puisqu'une classe dirigeante ne peut évidemment pas représenter 48 % d'une population. Qui plus est, cette théorie du peuple contre les élites pour décrire la victoire du Brexit ignore tout des clivages intergénérationnels, des lieux de naissance et de résidence ainsi que du niveau de scolarité.

Le premier schisme entre les électeurs en est un intergénérationnel : les moins de 50 ans ont largement voté pour demeurer au sein de l'UE (75 % chez les 18-24 ans et 56 % chez les 25-49 ans), alors que les électeurs les plus âgés ont choisi l'option du Brexit (56 % chez les 50-64 ans et 61 % chez les 65 ans et plus).

Évidemment, les citoyens issus de l'immigration ont majoritairement voté pour le maintien dans l'Union : sur les 382 localités au Royaume-Uni, plusieurs dizaines comptent plus de 30 % de citoyens nés à l'extérieur du pays. Or, seulement quatre de celles-ci ont voté pour le «Leave» (Luton, Hillingdon, Barking & Dagenham et Slough).

Le troisième important clivage est de nature géographique : certaines régions ont massivement voté pour le «Leave», notamment l'Est du pays, les Midlands et le Pays de Galles (ironiquement, un important bénéficiaire des fonds de développement de l'UE), alors que d'autres ont opté pour le statu quo : l'Écosse, l'Irlande du Nord et des grandes villes comme Londres, Manchester et Liverpool.

Enfin, le niveau de scolarité constitue une quatrième division entre les électeurs : ceux qui possèdent seulement un diplôme d'études secondaires ont voté pour le «Leave» à 66 %, alors que ceux qui ont obtenu un diplôme universitaire ont opté pour rester dans l'Union à 71 %.

Cette rapide analyse statistique démontre que de nombreux clivages existent entre les différentes catégories d'électeurs. Pourtant, rien ne permet d'établir une division entre le «peuple» et les «élites». En effet, comment définir ces deux catégories? Les soi-disant élites sont-elles jeunes, issues de l'immigration, vivant dans certaines régions spécifiques et détenant un diplôme universitaire? Plutôt qu'une victoire du premier contre les seconds, il serait plus juste de dire qu'il s'agit d'une victoire de l'antiélitisme et du populisme. C'est la victoire du discours démagogique qui tente de manipuler les foules en disant qu'elles n'appartiennent pas à l'élite et que, pour cette raison, elles doivent penser autrement que l'élite. Avec ce type de discours, on est loin du débat politique courageux qui consisterait à convaincre, grâce à la réflexion, grâce à des arguments, que les opinions que l'on défend vont dans le sens de la raison et de l'intérêt général.

Ironiquement, ce discours antiélitiste a été défendu par des élites populistes qui se sont fait les porte-voix des supposées opinions du peuple. Le débat public a été appauvri en misant sur une opposition entre un peuple fantasmé et les élites conspuées plutôt que sur un débat d'idées. Au lieu d'argumenter, certains ont voulu diviser et c'est la démocratie qui en souffre.

Philippe Bernier Arcand, auteur de Le Parti québécois : d'un nationalisme à l'autre

Olivier Choinière, Chargé de cours à l'École Nationale d'Administration Publique (ENAP)

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