Antimondialisation: les nouveaux luddites

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Nigel Farage a été la figure dominante qui a réussi à convaincre les Britanniques à quitter l'Union européenne.

AFP, Frederick Florin

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Point de vue
Le Soleil

Durant les rébellions luddites du début du XIXe siècle, les artisans des comtés de Nottinghamshire, Yorkshire et Lancashire, dans le nord de l'Angleterre, attaquaient des usines de textile, fracassant les métiers à tisser mécaniques qui menaçaient de les mettre au chômage. Deux siècles plus tard, dans un scrutin vu comme un rejet de la mondialisation, ces mêmes comtés allaient voter fortement pour la sortie de l'Union européenne. Les activistes antimondialisation sont les nouveaux luddites.

On peut faire des rapprochements entre le commerce et la technologie qui sont plus forts qu'il n'y paraît de prime abord et, pour des fins d'analyse des politiques, le commerce peut habituellement être simplement assimilé à une forme de technologie comme les autres. Comme le dit la célèbre parabole de David Friedman sur les voitures et les cultures en Iowa, il y a deux technologies disponibles pour produire des autos : l'une consiste à tordre du métal dans les usines d'endroits comme Detroit et Windsor; l'autre consiste à envoyer du blé au Japon. Autrement dit, dans un pays comme le Canada, par exemple, le commerce avec les autres pays est en quelque sorte une technologie alternative pour fabriquer des télés ou des bananes. À bien des égards, le progrès technique et la libéralisation des échanges sont des équivalents analytiques : les deux offrent de nouvelles manières de se procurer des biens et des services.

Dans l'ensemble, les progrès techniques et la libéralisation du commerce sont sans ambiguïté des développements positifs : ils offrent la possibilité d'accroître les revenus globaux et le pouvoir d'achat. Mais ces gains ne sont habituellement pas répartis également partout. Comme l'expliquait l'économiste Arnold Harberger dans une analogie avec les levures et les champignons, lors d'une allocution devant l'Association économique américaine, en 1998 : «La levure fait lever tout le pain de manière bien égale, comme un ballon que l'on remplit d'air, alors que les champignons, eux, ont plutôt l'habitude d'apparaître ici et là, soudainement, d'une manière qui n'est pas facile à prédire.»

La croissance économique serait beaucoup plus populaire si, comme la levure, elle améliorait le niveau de vie de tout le monde également. Il est facile de rallier un soutien politique pour des mesures qui profitent à tout le monde uniformément. Mais malheureusement pour les décideurs politiques, la croissance économique se comporte plutôt comme les champignons. Les changements technologiques et commerciaux ne bénéficient pas toujours à tout le monde et ils font invariablement des perdants, qu'il s'agisse des tisserands de l'Angleterre du XIXe siècle ou des travailleurs manufacturiers de l'Amérique du Nord actuelle.

Quand le cas des luddites est évoqué, de nos jours, leur rébellion est habituellement décrite comme une tentative futile de bloquer la révolution industrielle - laquelle a par ailleurs sorti des millions de gens de la pauvreté. Et il est bien possible que le même sort attende le mouvement antiglobalisation d'ici un siècle ou deux. Mais il serait peu sage de sous-estimer la puissance politique de ces mouvements et les dégâts qu'ils peuvent provoquer.

C'est pour les gens des classes moyennes et défavorisées que le mouvement antimondialisation pose le plus grand risque. Dans son livre Global Inequality, Brank Milanovic montre qu'à l'échelle mondiale, c'est ce groupe qui a le plus bénéficié de la croissance économique des dernières décennies. La distribution globale de la richesse avait, historiquement, deux «pics» : l'un consistait en un grand nombre de personnes vivant sur des revenus très faibles, et l'autre en un groupe plus petit gagnant des revenus du même niveau que ceux des pays développés. Depuis, cependant, des centaines de millions de gens - principalement en Chine et en Inde - ont fait leur entrée dans la classe moyenne globale et la distribution mondiale de la richesse n'a plus qu'un seul pic.

Cette réduction dans les inégalités à l'échelle planétaire et l'émergence d'une classe moyenne mondiale sont un progrès remarquable. Mais il y a toujours des centaines de millions d'autres gens pour qui le meilleur espoir de sortir de la pauvreté est d'avoir accès au marché du travail. Pour reprendre l'analogie de Harberger, c'est un bien gros champignon. Et il y a cet autre champignon, plus petit, de l'élite mondiale, qui a aussi connu une forte augmentation de ses revenus.

Mais il y a un groupe qui n'a pas bénéficié du tout de cette redistribution de la richesse mondiale : ceux que les revenus plaçaient dans les classes moyennes et inférieures des pays riches. La mondialisation a exposé ce groupe à la compétition des travailleurs à bas salaire des marchés émergents et la croissance de leur revenu s'est faite à un rythme d'escargot, au mieux.

Pour les politiciens du monde développé, il s'agit-là d'un bloc d'électeurs potentiellement influent et les stratèges politiques de tous les pays industrialisés s'escriment à trouver des moyens de harnacher le ressentiment de la classe moyenne. La stratégie des conservateurs britannique de proposer un référendum sur l'Union européenne semblait sans doute une idée formidable, au départ : le camp du Brexit allait perdre, mais au moins le référendum servirait-il d'exutoire pour le peuple. Les Tories pourraient ensuite poursuivre leur mandat en paix. Ou pas, comme cela s'est avéré.

Au Canada, les libéraux ont pris le pouvoir après avoir fait campagne sur le thème d'aider la classe moyenne, remplie de promesses sur la «croissance inclusive» qui produirait des bénéfices largement partagés. Du point de vue de la stratégie électorale, il est difficile de trouver à redire là-dessus.

La fête du Canada a donné lieu à beaucoup d'autofélicitations sur le fait que le pays a échappé aux pires manifestations du ressentiment de la classe moyenne, mais l'explication en est fort simple : la classe moyenne canadienne a crû jusqu'à tout récemment. Après une génération de stagnation, les salaires et les revenus réels médians ont augmenté au cours de la dernière décennie. De plus, la part des revenus du 1 % le plus riche a atteint un sommet en 2006 et a décliné depuis lors. La classe moyenne canadienne était en fait un de ces champignons de croissance pendant le boum des ressources naturelles.

Mais maintenant que ce boum est terminé, la croissance économique canadienne risque de retourner à la stagnation des années 80 et 90, et le ralentissement sera aggravé par le vieillissement de la population. Après avoir promis une croissance plus forte pour la classe moyenne, le gouvernement Trudeau risque bien de devoir gérer une nouvelle longue période de surplace économique pour la classe moyenne. Avec la progression faible ou absente des revenus viendra le sentiment d'avoir été trahi par un gouvernement qui promettait des jours meilleurs, pas pires. Et la politique canadienne pourrait bientôt devenir un terreau fertile pour les luddites, anciens et nouveaux.

Stephen Gordon est professeur d'économie à l'Université Laval et chroniqueur au National Post. Cette chronique a d'abord été publiée en anglais dans le Post.

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