Percé, entre le ciel, les amis et la mer

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«J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse, puis j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris, la misère intolérable.» (Camus)

Cette phrase de Camus résume à elle seule ma jeunesse à Percé. Dormant sur la plage ou dans la cabane du pêcheur Ti-Loup, je fus le plus heureux des habitants de Percé.

J'ai connu Percé par Suzanne Guité, peintre et sculpteure. En 1961, j'appris que le Centre d'art de Percé accueillerait des chansonniers durant l'été. C'était ma chance! Maman me donna un p'tit 20 $ et je pris la clef des chants... Je partis sur le pouce pour la Gaspésie.

Le quai de Percé semblait le centre du village. À l'entrée surgissait La Caloge, une ancienne barque convertie en boutique et tenue par une belle étudiante. Elle était si bien gréée qu'à son contact je devins un armateur de jolies filles!

Un air de fête flottait au-dessus des badauds et des bateaux amarrés. Les mouettes criardes tournoyaient et valsaient au-dessus des restes de poissons. Je remarquai un attroupement près d'un voilier : c'était La Turlutte, le beau ketch de Gilles Pelletier. Ce dernier était la grande vedette de l'époque et les touristes se bousculaient pour l'apercevoir sur le pont de son voilier.

Je ne savais pas que les cordes de ma guitare feraient vibrer autant de coeurs et que cet instrument me permettrait de pénétrer cette société un peu fermée de Percé. D'abord, autour de feux de camp sur la plage, je jouais mes chansons et faisais chanter les gens. Parfois, on passait le chapeau et je récoltais quelques sous pour payer mon tabac. Peu à peu, je devins le troubadour de Percé et on m'invita à de prestigieuses rencontres.

Solange Chaput-Rolland et son mari André louaient chaque été la maison Molson sur le cap en face du Rocher Percé. C'est là qu'elle invitait l'après-midi quelques membres de cette colonie de gens pas mal plus nantis du porte-monnaie que moi. J'y voyais, comme des apparitions, des filles et des gars que j'avais admirés au petit écran, notamment Monique Miller, Denise et Gilles Pelletier, le célèbre savant Pierre Dansereau et sa femme Françoise, le riche armateur Charles Le Borgne. La fille de Solange Chaput, Suzanne, me présentait à tout le monde avec l'aplomb d'une fille de parents fortunés. Je la trouvais fort belle, mais j'étais trop innocent et trop complexé pour lui faire des avances.

Pierre Dansereau est sans doute l'homme le plus heureux et le plus complet qu'il m'ait été donné de rencontrer dans ma vie.

Coiffé de son éternelle tuque portugaise, pour dissimuler sa calvitie, cet homme de lumière était d'une bonne humeur contagieuse. Je le voyais à Percé, entouré d'une équipe de jeunes chercheurs, courant les bois et les berges, auréolé de titres prestigieux, mais toujours d'une simplicité et d'une gentillesse remarquables.

Après ces fêtes quelque peu mondaines, je retournais à ma vie de bohème. Je me liai d'amitié avec le capitaine Ti-Loup, personnage coloré, qu'on ne manquait pas d'apercevoir sur le quai de Percé, entouré d'admirateurs ou de fidèles amis comme le peintre Tex Lecor. Comme je n'avais ni feu ni lieu, il m'invita à demeurer dans sa cabane de North Beach. C'était un conteur remarquable et je ne me lassais pas de l'entendre.

Les beaux doris bleus de pêcheurs de St-Pierre et Miquelon, venus s'établir à Percé, ajoutaient de la couleur et du prestige à la flotte de Percé. L'un d'entre eux, Eugène Vigneau, habitait une petite maison de bois à quelques encablures du quai. Son épouse y tenait une table courue et fréquentée par M. Le Borgne et son épouse Micheline, soeur de l'écrivaine Françoise Loranger, par Solange Chaput-Rolland, par le comédien Lionel Villeneuve, ou Pierre Dansereau et son épouse Françoise. On y savourait, entre autres, la raie au beurre noir. L'un des fils Vigneault, Régis, devint mon grand ami. Il connut une brillante carrière dans la fonction publique et dans le syndicalisme.

Les Guité de Percé formaient un clan, un peu comme les Kennedy. Dans ce village d'humbles pêcheurs, leur glamour, leurs moeurs et leur train de vie détonnaient. Ils possédaient les trois quarts de Percé, dont les plus beaux hôtels : le Pic de l'aurore, la Côte Surprise et l'Auberge LePirate. Les fils Guité, Rodrigue, Bernard, Jean-François et Claude, avaient ramené de leurs voyages à Cannes et à Monaco de fort jolies créatures aux noms romantiques : Joia, Joséanne, etc. Ils roulaient en Porche ou en Alfa romeo. Thérèse, soeur cadette de Suzanne, était un personnage de roman. Belle et sensuelle, elle avait introduit l'art du batik au Québec après l'avoir étudié en Italie. De beaux et talentueux peintres comme Edmund Alleyn rôdaient autour d'elle. À peu près toujours vêtue d'un sari, elle dirigeait son auberge avec une sorte d'élégante insouciance. Tous ces Guité étaient beaux, charmants et un peu hautains. Malheureusement, Claude Guité, homme tranquille et fumeur de pipe, connut une fin tragique : il se tua en auto avec ses enfants.

J'allais souvent voir Suzanne Guité au Centre d'art et j'étais impressionné par ses tableaux, ceux de Tommi, son défunt mari et l'ambiance même du Centre. Hélas, Suzanne connut elle aussi une tragique fin : en 1981, elle fut assassinée par son conjoint d'origine jamaïcaine lors d'un séjour au Mexique.

Percé fut le premier amour de ma vie. Je me revois arpentant la rue principale du village alors qu'en septembre Percé s'était vidé de ses touristes. Je voyais les rayons du soleil pianoter sur la mer bleue. J'étais insouciant et heureux.

C'était le vrai Percé des pêcheurs et des tranquilles villageois. Je me sentais l'un des leurs et ils me considéraient comme tel. J'avais 24 ans. Percé m'avait permis, à moi, fils de marin, de prendre le grand large et de goûter vraiment à la liberté et au bonheur.

Homme libre, toujours tu chériras la mer (Charles Baudelaire)

Christian Larsen, Gatineau

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