Faudra-t-il choisir entre l'hôpital et les archives?

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La fermeture de la salle de consultation des archives des Musées de la civilisation est prévue pour le 23 juin prochain.

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Le Soleil

(Québec) La fermeture prévue pour le 23 juin prochain de la salle de consultation des archives des Musées de la civilisation, à Québec, de même que la suppression de son personnel affecté à la recherche, a soulevé un tollé dans les milieux culturels et scientifiques.

Cette décision a été justifiée par les contraintes budgétaires imposées par le ministère de la Culture et des Communications, forçant l'administration des musées à sabrer dans certains services, dont l'accès au Fonds d'archives du Séminaire de Québec (1623-1800) héritées du Séminaire de Québec et classées au patrimoine culturel par l'UNESCO.

La fermeture appréhendée amène des questions importantes : comment maintenir la mission culturelle d'un musée dans le contexte de coupes budgétaires? Quels arbitrages faudra-t-il faire à l'avenir entre les diverses missions de l'État?

Le Fonds d'archives du Séminaire de Québec (1623-1800) est inscrit au registre international de l'UNESCO depuis 2007, comme trois autres fonds canadiens : Les Archives de la Compagnie de la Baie d'Hudson (Manitoba, 2007), le film Voisins de Norman McLaren, produit par l'ONF (2009), et la collection sur la découverte de l'insuline de la bibliothèque Fisher Rare Books de l'Université de Toronto (2013).

J'ai eu le privilège de visiter ce fonds en 2015, dont la riche bibliothèque de livres rares qui remonte au début de la colonie de la Nouvelle-France. Je sais donc à quel point un accès physique ne remplacera jamais la consultation de documents numérisés. La possibilité d'une consultation à distance étant toutefois essentielle, la numérisation de ce patrimoine documentaire doit se poursuivre, un travail colossal auquel un personnel spécialisé et dévoué s'affaire aujourd'hui et qui s'étendra sur des années à cause de l'abondance des documents.

L'accès permanent: un critère de l'UNESCO

Selon l'UNESCO, la conservation ne doit pas être une fin en soi. Le programme Mémoire du monde, que l'organisme a mis sur pied, «encourage un accès universel démocratisé à l'ensemble du patrimoine documentaire [...]. Dans certains cas, rien ne remplace l'accès au site même où se trouve le patrimoine documentaire lorsqu'il est essentiel d'accéder au support, ainsi qu'à son contenu».

La fermeture appréhendée des salles de consultation va donc à l'encontre des obligations qu'implique la reconnaissance officielle du fonds d'archives du Séminaire. Plus largement, cette fermeture à la consultation entravera le travail de nombreux chercheurs provenant de divers milieux scientifiques partout en Amérique du Nord, mais aussi d'ailleurs.

Je comprends que la direction des Musées de la civilisation doit faire des choix difficiles. La fermeture du centre des archives n'est cependant pas acceptable, et les gestionnaires doivent revoir cette décision. Mais surtout, il importe de sensibiliser le ministère de la Culture et des Communications et le Conseil du trésor au fait qu'il y a des limites à diminuer les budgets; sinon des activités essentielles risquent d'être abandonnées. Le sous-financement des Musées de la civilisation nous amène à mettre cette décision dans une perspective plus large.

Les dilemmes de la société à somme nulle

Le sous-financement de la culture et des musées (auquel j'ajouterais le sous-financement de l'enseignement supérieur) soulève un problème de fond qui va s'aggraver dans les années à venir : l'arbitrage entre les grandes missions de l'État se fera plus difficilement dans un contexte des finances publiques en faible croissance. Comment assurer un financement adéquat des institutions culturelles?

Les finances de l'État sont serrées, c'est un fait. Les impôts et les taxes sont élevés et il est difficile de les hausser davantage, quoi qu'en pense l'extrême gauche québécoise, sans remettre en question leur acceptation par les citoyens qui les payent et sans affecter la croissance économique. La croissance économique, justement, qui avait alimenté la hausse des revenus de l'État depuis les Trente glorieuses est désormais plus faible - aux alentours de 1,5 % dans l'hypothèse optimiste - et elle est moins élevée que la hausse des dépenses publiques incompressibles qu'il est difficile de contenir en bas de 2,5 %. La situation est la même en Europe, dans les sociétés comparables au Québec.

Nous sommes par conséquent entrés, depuis plusieurs années, dans «une société à somme nulle». Cette expression traduit la nouvelle réalité des finances publiques dans la majorité des sociétés développées dans lesquelles l'État-providence est bien implanté. Les besoins continuent de croître, mais les ressources de l'État n'augmentent pas au même rythme. Cette situation force les gouvernements à faire des arbitrages, que rend bien cette expression de société à somme nulle. Autrement dit, ce qui sera donné à l'un devra être refusé à l'autre.

L'hôpital contre les archives?

Les besoins sociaux n'ont cessé de croître, notamment à cause du vieillissement de la population et à la suite des attentes des citoyens, qui sont plus élevées et plus diversifiées. Ainsi, les dépenses pour la santé accaparent une part grandissante du budget de l'État québécois, soit près de 50 %. Les raisons de cette hausse rapide sont connues : hausses des salaires des médecins, coût élevé des médicaments, demandes accrues d'une population vieillissante, construction d'hôpitaux, etc. Il en va de même pour les infrastructures (routes, transports publics, équipements divers comme le Centre Vidéotron, à Québec, etc.).

Dans la société à somme nulle, les rapports de force risquent de peser d'un poids très lourd dans les choix collectifs, surtout si certains ministres sont en mesure de tirer la couverture plus fortement que les autres. Il sera plus difficile qu'autrefois d'en donner un peu à tout le monde en augmentant les taxes ou par endettement. Il en résultera forcément des déséquilibres croissants entre les missions de l'État. Ainsi, l'importance relative des budgets pour les musées, la culture, l'éducation ou les relations internationales régresse.

Faudra-t-il choisir entre l'hôpital ou les archives? Faudra-t-il favoriser la construction d'un stade plutôt que celle d'un nouveau pavillon universitaire? Ces questions se poseront avec plus d'acuité dans les années à venir. Il est nécessaire de rappeler que la culture et l'éducation ne doivent pas devenir des secteurs d'activité négligés dans ces débats.

Ce texte est d'abord paru sur le site Les blogues de Contact. Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici.  Les blogueurs conservent l'entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.

Simon Langlois est professeur au Département de sociologie à l'Université Laval, où il a mené toute sa carrière, et titulaire d'un doctorat de l'Université Paris-Sorbonne (Paris IV).

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