Combattre la culture du silence dans les technosciences

Selon les auteures de cette lettre, l'idée selon... (AFP, Mauricio Lima)

Agrandir

Selon les auteures de cette lettre, l'idée selon laquelle les technosciences seraient séparées de l'éthique et du social contribue à banaliser (notamment) le sexisme, le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles.

AFP, Mauricio Lima

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Point de vue
Le Soleil

Dans un article publié le 6 mai dans Le Devoir, Jessica Nadeau relate les démarches entreprises par Kimberley Marin, une étudiante de l'École de technologie supérieure, pour que ne soient plus tolérés le sexisme, le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles dans l'établissement.

Mme Marin, qui a été victime d'une agression à caractère sexuel pendant une activité d'accueil des nouvelles étudiantes et des nouveaux étudiants d'un programme de maîtrise, a non seulement tenté d'identifier ses agresseurs, mais elle a dénoncé l'agression, a documenté d'autres cas de sexisme et de harcèlement sexuel qui se sont produits dans le même établissement et a soumis un rapport proposant des manières de combattre la culture du silence qui y règne. Nous saluons son courage et sa détermination.

Les propos d'un membre du personnel (non identifié) de l'ETS repris dans l'article de Mme Nadeau nous semblent viser juste lorsqu'ils replacent la culture du silence ayant cours à l'ETS dans une perspective plus large. Cette personne se fait ventriloque des employés et des employées de l'ETS, et peut-être aussi de ses étudiants et étudiantes : «Les gens sont très mal à l'aise avec toutes les questions sociales ou éthiques. Se poser des questions sur le comportement de l'un ou de l'autre, ça fait moumoune, ça fait science molle. On n'aime pas ça. On s'en lave les mains en disant que, dans le milieu du travail, c'est comme ça et qu'il faut s'endurcir. Le mot d'ordre, c'est : endurez et faites votre job. Si vous n'êtes pas capable d'endurer, vous n'avez rien à faire ici.»

Ce que nous relevons dans ces propos est que cette culture du silence est en fait un enchevêtrement complexe d'enjeux relatifs au genre (sexisme, mais aussi harcèlement et agressions), à l'orientation sexuelle (l'usage du mot «moumoune» étant bien entendu associé à homophobie) et au mépris envers les sciences humaines et sociales («ça fait sciences molles»). Elle est de plus associée à une posture épistémologique selon laquelle les questions sociales et éthiques n'appartiendraient pas aux technosciences, voire ne les concerneraient pas.

Cette culture plus large, et plus précisément l'idée selon laquelle les technosciences seraient séparées de l'éthique et du social, contribue à banaliser (notamment) le sexisme, le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles. En un mot, nous sommes d'avis que tant que des membres de la communauté universitaire de l'ETS penseront que l'éthique et le social ne concernent pas les scientifiques et les ingénieurs, il sera difficile, voire impossible, de mettre fin à la culture du silence dénoncée par Mme Marin. 

Le 7 mai, Mme Nadeau a publié un nouvel article dans Le Devoir qui rend compte des réactions de la direction de l'établissement, de son association étudiante et du syndicat de ses professeurs et de ses professeures au sujet de l'article de la veille. On y apprend que selon Louis Dufresne, qui s'exprime à titre de secrétaire du Syndicat des professeurs de l'ETS, le sexisme et le harcèlement sexuel seraient des problèmes réels et bien connus dans l'établissement. Il suggère aussi que des activités de sensibilisation et d'éducation soient menées à ce sujet.

C'est dans cet ordre d'idées que nous invitons les actrices et les acteurs éducatifs de l'ETS, mais aussi des autres universités, à enrichir les mesures qu'ils adopteront pour contrer la culture du silence par des cours qui permettront aux étudiants et aux étudiantes engagés dans des programmes de sciences et génie de mieux comprendre la nature des sciences et de la technologie. 

Des cours visant l'appropriation des résultats de travaux issus des «Science Studies» (Études des sciences et technologies, sociologie, philosophie, anthropologie et histoire des technosciences) et des «Feminist Science Studies» pourraient ainsi contribuer à l'amorce, puis à l'approfondissement, d'une réflexion au sujet des aspects sociaux, éthiques et relatifs au genre des technosciences. 

Il pourrait par exemple y être question de différentes manières de concevoir les technosciences et la production de savoirs scientifiques (postures épistémologiques). Ce faisant, l'universalité et la neutralité des technosciences pourraient être discutées et remises en question, tout comme leur autonomie de la société.

L'exclusion historique des femmes de la production des savoirs scientifiques et ses conséquences sur la façon dont certains phénomènes ont été et sont parfois toujours expliqués (l'exemple le plus connu étant celui de la fécondation humaine, alors qu'on y présente l'ovule comme passif, en attente de l'arrivée d'un valeureux et combatif spermatozoïde) gagneraient aussi à être abordées. L'ouvrage Introduction aux Science Studies de Dominique Pestre, dont un chapitre porte justement sur l'exclusion des femmes des technosciences, pourrait être mis à contribution dans ces cours et permettra à toutes les personnes intéressées de se familiariser avec ces aspects des technosciences.

Audrey Groleau, professeure de didactique des sciences et de la technologie, Université du Québec à Trois-Rivières

Chantal Pouliot, professeure titulaire de didactique des sciences, Université Laval

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer