Modération à outrance?

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Une recherche a montré que, pour les aliments de faible valeur nutritive comme la crème glacée, des biscuits aux pépites de chocolat, des jujubes ou des boissons gazeuses, les gens définissent la modération comme une quantité légèrement supérieure à ce qu'ils consomment habituellement, peu importe si leur consommation est faible ou élevée.

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Le Soleil

Je suis reconnue comme une nutritionniste plutôt relaxe. Les gens qui me connaissent savent que je me tiens loin de la dictature nutritionnelle et que je privilégie plutôt une approche caractérisée par la souplesse. C'est probablement pour cette raison que les personnes avec qui je parle de nutrition sont plutôt à l'aise de me dire que leur alimentation n'est pas tous les jours exemplaire. Pas surprenant que ces conversations prennent souvent une tangente vers les concepts d'équilibre et de modération. Combien de fois ai-je entendu mon interlocuteur me dire, en cherchant mon approbation: «De toute façon, tout est dans la modération!» Vraiment?

Qu'est-ce que la modération?

Qu'est-ce qui vous vient spontanément en tête quand vous pensez à la modération? Dans le Petit Larousse, on peut lire que la modération est le «caractère, comportement de quelqu'un qui est éloigné de toute position excessive, qui fait preuve de pondération, de mesure dans sa conduite». La modération y est aussi définie comme l'«action de freiner, de tempérer quelque chose, de ralentir un mouvement» et enfin comme l'«action de limiter, de réduire». L'idée que vous vous faites de la modération ressemble-t-elle à ça?

Selon moi, ce n'est pas le concept général de la modération qui porte à confusion, et je crois qu'on peut assez spontanément se rallier autour de la définition qu'on en fait dans le dictionnaire. C'est quand vient le temps de préciser comment la modération peut se traduire dans une situation concrète que le brouillard se lève.

Dans le domaine de la nutrition, les quelques études qui se se sont intéressées à documenter la perception qu'ont les gens de la modération en matière de consommation alimentaire font le constat que le terme est plutôt vague dans l'esprit des gens. Dans des études réalisées autant au Canada qu'au Royaume-Uni ou en Australie, les personnes interrogées mentionnaient que la modération faisait partie des concepts caractérisant une alimentation saine, mais peinaient à décrire le terme concrètement1.

Une étude récente sur la modération

Un article publié très récemment dans la revue Appetite apporte un éclairage nouveau sur la compréhension du terme «modération» en lien avec l'alimentation2. L'objectif général de l'étude était de documenter la manière dont les gens définissent une consommation alimentaire modérée.

Plusieurs approches expérimentales ont été utilisées dans cette étude, mais globalement, on cherchait à vérifier comment les gens situaient une consommation qualifiée de modérée par rapport à leur consommation habituelle. La recherche était réalisée avec des aliments de faible valeur nutritive (par exemple, des biscuits aux pépites de chocolat, des jujubes, des boissons gazeuses, de la crème glacée, etc.). Peu importe l'angle sous lequel on regardait la question, on en arrivait au même constat: les gens définissaient la modération comme une quantité légèrement supérieure à ce qu'ils consommaient habituellement, que ce soit pour ceux dont la consommation était faible ou élevée.

Je dois avouer que ces résultats m'ont amenée à me questionner. Je peux concevoir que, chez les petits consommateurs de ces aliments, on définisse la consommation modérée comme étant plus élevée que la consommation actuelle. Mais je suis surprise que les plus grands consommateurs placent la barre de la modération au-dessus de celle de l'apport habituel. Cherchent-ils à se déculpabiliser quant à leur consommation? Conçoivent-ils la modération comme la limite inférieure de l'exagération? C'est difficile à dire, mais chose certaine, ces résultats suggèrent que, si on souhaite que les gens consomment moins certains aliments, il est inutile de leur parler de modération!

La modération dans nos recommandations

À la suite de la lecture de cet article, je suis allée consulter certains documents officiels faisant la promotion de la saine alimentation, comme le Guide alimentaire canadien, pour voir comment on présentait la notion de modération. J'y ai fait une découverte intéressante. Les versions précédentes du Guide présentaient effectivement le terme «modération». Par exemple, dans la version de 1992, on mentionnait de consommer avec modération les aliments ne faisant pas partie des 4 groupes alimentaires. Dans la version la plus récente, ne cherchez pas le mot «modération», ni dans le Guide, ni dans les documents qui l'accompagnent, vous allez perdre votre temps; il n'y est plus.

Je n'étais pas dans le secret des dieux lors de la révision du Guide alimentaire canadien en 2007, mais j'imagine que l'exclusion du mot «modération» n'est pas un hasard et qu'on avait été mis au parfum de la confusion entourant ce terme. Dans la version actuelle, on a plutôt choisi d'utiliser le verbe «limiter» lorsqu'on parle d'aliments riches en calories, en lipides, en sucre ou en sel. Comment les gens comprennent-ils le mot «limiter»? Est-ce plus clair pour eux que le mot «modérer»? À suivre.

Des options à la modération?

Le «message modération» semble difficile à bien faire passer. Toutefois, cela ne veut pas dire que le concept doit être mis à la poubelle! L'idée derrière la modération est de proposer une approche flexible pour gérer les aliments de moins bonne valeur nutritive afin de favoriser une réduction de leur consommation sans pour autant les interdire.

Avec les connaissances actuelles sur les effets non désirables des interdits, de la rigidité et des restrictions sévères, il ne fait aucun doute qu'une approche flexible est de mise. Le problème, selon moi, n'est donc pas la modération en tant que telle, mais notre difficulté à la mettre en mots et à bien transmettre les messages qui s'y rattachent. Ce défi est de taille et mériterait qu'on fasse appel à des experts provenant de différentes disciplines comme la nutrition, la communication et la psychologie. De beaux projets stimulants pour des chercheurs qui pourront y travailler avec ardeur... et sans modération!

Simone Lemieux, professeure de nutrition à l'Université Laval 

«Ce texte est d'abord paru sur le site Les blogues de Contact. Pour participer à la discussion ou simplement pour consulter les commentaires, rendez-vous ici. Les blogueurs conservent l'entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.»

1 Paquette MC. «Perceptions of healthy eating: state of knowledge and research gaps». Can J Public Health 2005; 96 ( Suppl 3): S15-19.

2 vanDellen MR, Isherwood JC, Delose JE. «How do people define moderation?» Appetite 2016; 101: 156-162.

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