L'enregistrement des armes et le suicide

La cause du suicide est la détresse et... (Archives La Presse Canadienne)

Agrandir

La cause du suicide est la détresse et le «mal de vivre», alors que le choix du moyen est affaire de circonstances, soutient l'auteur.

Archives La Presse Canadienne

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Point de vue
Le Soleil

La semaine dernière, Jérôme Gaudreault, de l'Association québécoise de prévention du suicide, a profité de l'hospitalité de votre journal pour apporter sa contribution au débat entourant la création d'un registre québécois des armes longues. L'argument, cette fois-ci, est qu'un tel registre contribue à prévenir le suicide.

Cette affirmation, malheureusement, repose sur quelques raccourcis.

En premier lieu, il faut éviter de confondre la cause et le moyen. M. Gaudreault rapporte que «la simple présence d'une arme à feu dans la maison multiplie par cinq les risques de suicide». Il voulait sans doute dire que la présence d'armes accroît la possibilité qu'on choisisse ce moyen, plutôt qu'autre chose, pour mettre fin à ses jours. Par analogie, la présence du gaz dans une maison «multiplierait» les risques de suicide par asphyxie. On pourrait aussi penser que les personnes qui entretiennent des pensées suicidaires vont chercher à se procurer une arme à feu à l'avance : au contraire de ce qu'affirme M. Gaudreault, c'est l'intention suicidaire qui explique alors la présence d'une arme à feu dans la maison et non l'inverse.

Pour soutenir que les armes «multiplient» les suicides, il faudrait penser que celles-ci engendrent d'elles-mêmes les idées suicidaires. À l'instar des ponts, de la corde de chanvre ou des somnifères, sans doute? Allons donc! Les armes ne sont qu'un moyen de passer à l'acte. Comme le souligne le ministère canadien de la Justice, les suicides sont plus fréquents en milieu urbain, mais on a plus souvent recours à une arme à feu en milieu rural, là où les armes sont plus accessibles. La cause finale du suicide - dirait Aristote - est la détresse et le «mal de vivre» : le choix du moyen est affaire de circonstances. Les suicides dans le métro sont plus fréquents à Montréal qu'ailleurs dans la province.

M. Gaudreault affirme que «moins il y a d'armes en circulation, moins il y a de suicides». Et il enchaîne en ajoutant que le registre fédéral mis en place en 1995 a été associé à une baisse «phénoménale» des suicides par armes à feu. Il faut certainement se réjouir de la baisse du nombre des suicides au Canada, mais force est de reconnaître que le registre n'a pas entraîné une diminution du nombre d'armes entre les mains des Canadiens. Au contraire, ce nombre a continué de croître de manière constante, registre ou pas, alors que les suicides diminuaient. Autre difficulté, Monsieur Gaudreault : le registre fédéral a été abandonné depuis quelques années maintenant, sans que l'on constate une augmentation du nombre de suicides par arme à feu.

Post hoc, ergo propter hoc : c'est une erreur classique de voir un lien de causalité entre deux événements qui se succèdent. La création du registre fédéral et la baisse des suicides au Canada sont des phénomènes concomitants, mais rien ne permet d'affirmer un lien de causalité entre le premier et le second. Il y a à la baisse du nombre des suicides bien d'autres explications.

La grande majorité des chasseurs et tireurs sportifs canadiens seront d'accord avec cette affirmation : il faut contrôler l'accès aux armes à feu. Cela dit, toutes les mesures ne se valent pas et M. Gaudreault, comme de nombreux intervenants au débat, amalgame sans nuance registre des armes longues, contrôle des armes et contrôle de l'accès. Une arme enregistrée n'est pas moins dangereuse entre les mains d'un forcené. La clé, ce n'est pas le gun control, notion imprécise et qu'on agite souvent comme un étendard, mais le «contrôle de l'accès» aux armes.

Un registre des armes longues ne prévient ni les suicides ni les crimes, pas plus que l'enregistrement des véhicules ne prévient les accidents de la route. Au Québec, on ne peut s'installer derrière un volant sans détenir un permis. Notre sécurité tient à cela : au contrôle des conducteurs et non pas à l'enregistrement du véhicule. Il en va de même, à l'échelle du Canada, pour les armes à feu : pour utiliser une arme à feu, il faut détenir un permis. Ce permis ne s'obtient qu'à la condition de réussir un cours sur le maniement sécuritaire des armes et au terme d'une enquête conduite par un corps policier. Bref, nous avons déjà en place un système relativement efficace de contrôle de l'accès aux armes à feu.

On peut sans doute mieux contrôler encore l'accès aux armes, par la délivrance des permis, comme on peut mettre davantage d'efforts dans la prévention du crime ou du suicide. Mais, actuellement, rien ne prouve qu'un registre québécois des armes longues augmenterait notre sécurité. Si l'expérience canadienne, qui a duré presque un quart de siècle, avait pu établir qu'un registre sauve vraiment des vies, la chose serait claire pour tout le monde et le débat serait clos. Or, nous sommes loin du compte.

Raymond Duchesne, Sillery

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer