Anticosti, un territoire qui mérite d'être protégé

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On dit souvent d'une chose rare et belle, mais longtemps abandonnée aux intempéries «qu'elle a manqué d'amour». On pourrait peut-être emprunter cette image pour illustrer la situation de l'île d'Anticosti, la plus vaste île du Québec. L'île (et sa petite communauté de 175 habitants) est ballottée ou instrumentée depuis des mois dans un débat entre ceux qui la présentent comme un joyau inviolé et ceux qui la dépeignent comme un milieu fortement perturbé juste bon à l'extraction des ressources pétrolières ou autres pour le «bien» du plus grand nombre.

Récemment, dans des reportages «sur toutes les plateformes», on a même essayé de monter les environnementalistes les uns contre les autres en citant de vieux documents hors contexte pour tenter de «démoniser» l'île, une île qui ne mériterait même pas d'être une aire protégée. Il est nettement temps de corriger les faits et de rendre à Anticosti ce qui lui appartient. Ni plus ni moins.

Au début des années 2000, quatre groupes environnementaux dont Nature Québec dénonçaient le fait que le Québec incluait dans son registre des aires protégées l'ensemble de l'île d'Anticosti (ou presque) pour gonfler ses statistiques et présenter un portrait de protection de la biodiversité plus vert qu'il ne l'était.

Nous n'avons jamais dit que l'île ne méritait pas plus de protection. Nous avons simplement constaté une évidence, soit que des territoires ouverts à l'industrie forestière ou à l'exploration minière et pétrolière ne devaient pas être considérés comme des aires protégées strictes, selon les critères de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). À la suite de nos interventions, on a appelé un chat un chat et on a constaté au registre que moins de 8 % du territoire de l'île bénéficiait d'une véritable protection, principalement représenté par le Parc national d'Anticosti (572 km2), qui abrite notamment la fameuse chute de la rivière Vauréal.

Anticosti mérite pourtant bel et bien une bien plus grande protection. Et il existe des projets sérieux d'aires protégées, identifiés par la région et le Ministère, dont l'ensemble du bassin de la rivière Jupiter, projets qui sont littéralement bloqués sur les bureaux des fonctionnaires en raison des projets des pétrolières, soutenus jusqu'à très récemment par les gouvernements. Ces projets feraient porter la protection de l'île de 8 à 16 %, ce qui serait encore insuffisant en regard des objectifs internationaux auxquels le Québec adhère.

Anticosti : joyau naturel ou désastre écologique?

À l'entrée du golfe Saint-Laurent, Anticosti se situe dans la région boréale. Elle est occupée par une sapinière à bouleau blanc où dominent l'épinette blanche, le sapin baumier et l'épinette noire. La dynamique forestière de l'île est fortement influencée par la présence du cerf de Virginie. D'une centaine d'animaux introduits à la fin du XIXe siècle par le riche chocolatier français Henri Menier, la population de cerf de Virginie, nos fameux chevreuils, aurait atteint 160 000 individus en 2009 (20 cerfs/km2).

Ces hautes densités de cervidés ont porté atteinte à l'intégrité écologique de l'île en nuisant à la régénération naturelle de la végétation. Depuis cent ans, la superficie des sapinières a ainsi diminué de 50 %. De plus, certaines espèces d'arbustes et d'arbres auraient été presque éliminées, comme dans le cas du cerisier de Pennsylvanie, du bouleau à papier, du peuplier faux-tremble et du sorbier. La chasse sportive est préconisée par des scientifiques pour réduire la population. Cependant, le prélèvement de 10 % de la population totale ne serait pas encore suffisant pour assurer un contrôle adéquat. L'introduction du cerf de Virginie a également des impacts sur la faune indigène. La possible disparition de l'ours noir sur Anticosti pourrait être causée indirectement par ce cervidé.

Mais au-delà des impacts écologiques liés à l'abondance du cerf de Virginie sur Anticosti, l'île présente une biodiversité d'un grand intérêt. Elle est remarquable du point de vue floristique. Le frère Marie-Victorin y a d'ailleurs consacré un ouvrage, Flore de l'Anticosti-Minganie. En effet, Anticosti présente des espèces endémiques comme l'Aster d'Anticosti ou certaines espèces de verges d'or. Elle compte également des espèces alpines ou subarctiques ainsi que des espèces cordillériennes, caractéristiques des Rocheuses. L'île suscite toujours la curiosité des botanistes qui y font encore de nouvelles découvertes. En 2003, une espèce d'orchidée (le cypripède tête-de-bélier) a été découverte sur l'Île. En 2007, le carex de Back y a été identifié, ce qui constitue la mention la plus nordique de son aire de répartition dans l'est du continent.

Anticosti présente également une grande diversité aviaire. Environ 220 espèces d'oiseaux y sont recensées. Les parois souvent rocheuses au pourtour de l'île offrent des conditions favorables pour de nombreux oiseaux marins coloniaux.

Au niveau des oiseaux terrestres, Anticosti présente une riche diversité comme en témoigne la présence de sept pics sur les huit espèces qui peuvent être observées au Québec. Elle abrite également une des plus importantes populations de pygargue à tête blanche (l'oiseau emblématique des États-Unis) du nord-est de l'Amérique du Nord. Des couples d'aigles royaux y nichent également.

Quatorze espèces de mammifères marins fréquentent les eaux marines d'Anticosti : du béluga au rorqual bleu en passant par l'épaulard, les phoques, les dauphins... Les rivières d'Anticosti sont favorables aux salmonidés avec leurs eaux fraîches et cristallines, notamment le fameux saumon de l'atlantique. Une étude récente a d'ailleurs démontré que «seulement deux bassins versants primaires sur un total de 49 sur l'île d'Anticosti disposeraient de ressources en eau en quantité suffisante pour répondre aux besoins de l'industrie des hydrocarbures, et ce, pour satisfaire au total un maximum de quatre sites de forage exploités simultanément».

Toutes ces caractéristiques écologiques font de l'île d'Anticosti un lieu où la biodiversité est remarquable, et ce, malgré l'introduction et les impacts causés par l'abondance du cerf de Virginie. Et nous n'avons pas parlé de la géologie particulière dont les phénomènes karstiques et l'érosion donnent aux paysages des formes magnifiques. Il faut baser le développement de l'île et de sa communauté humaine sur ces éléments. C'est là où il faut placer notre amour... et nos investissements.

L'île d'Anticosti n'est peut-être pas «le joyau intact» dont parlait le premier ministre, mais son hydrologie et la protection de sa biodiversité sont incompatibles avec les forages pétroliers avec fracturation hydraulique.

Cristian Simard, directeurSophie Gallais, biologisteCharles-Antoine Drolet, biologisteNature Québec

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