Le rendez-vous manqué

Rien ne garantit que, le 17 mai, lorsque la... (Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche)

Agrandir

Rien ne garantit que, le 17 mai, lorsque la présidente de l'OIIQ viendra visiter SABSA, qu les portes soient toujours ouvertes: le financement arrivant à son terme, il est du domaine du possible que la Coopérative de solidarité SABSA, dans sa forme actuelle, soit de l'histoire ancienne.

Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Point de vue
Le Soleil

(Québec) En novembre 2015, l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) annonçait qu'il était déterminé à prendre sa place dans le débat sur l'avenir du système de santé québécois.

La présidente de l'Ordre, madame Lucie Tremblay, plaidait en faveur d'un rôle accru des infirmières dans un système accessible et adapté aux besoins des patients. Visionnaire, elle affirmait que dans ses «rêves les plus fous, on veut que le système de santé québécois redevienne un des meilleurs systèmes de santé au monde».

Préoccupée par l'accessibilité aux soins de premières lignes, madame Tremblay affirmait que le manque d'accessibilité à ces soins ne résultait pas d'un manque de ressources, mais plutôt d'un problème d'organisation. Prenant en exemple la Coop de solidarité SABSA, la présidente de l'OIIQ estimait que ce modèle «[...] où 95 % des problèmes de santé sont réglés par des infirmières praticiennes» est «aussi bon» que les modèles de GMF et de cliniques réseau privilégiées par le ministre Gaétan Barrette. 

Professeur de la Faculté des sciences infirmières de l'Université Laval, intimement associé au projet SABSA depuis le printemps 2014, je témoigne du fait que ces mots de la présidente de l'OIIQ eurent un effet stimulant sur l'équipe de SABSA. Cette prise de position de l'OIIQ revendiquant la mission «d'assurer la protection du public, conformément au Code des professions, L.R.Q., c. C -26, en contrôlant notamment l'exercice de la profession infirmière par ses membres» eut l'effet d'une tape dans le dos pour l'équipe de SABSA. 

Les personnes ayant fondé, en 2011, la Coopérative de solidarité SABSA désiraient offrir des soins à des gens marginalisés souffrant d'hépatite C que le système de santé ne parvenait pas à rejoindre. Sans exception, elles partageaient une solide expérience dans le réseau de la santé et/ou auprès d'organismes communautaires, mais aussi une sensibilité à la souffrance d'autrui, une quête de justice sociale, un sens de l'engagement, un grand désir d'autonomie et un engagement à contribuer au développement d'un système de santé public et universel. Cette démarche s'inscrit selon moi dans une éthique du care issue d'une pensée féministe. Une éthique qui, selon la philosophe Fabienne Brugère, se comprend comme une théorie critique qui dénonce et exhibe les procédés par lesquels s'opèrent, dans notre société, une marginalisation des plus vulnérables ainsi qu'une non-reconnaissance des pratiques, des personnes et des institutions qui s'en soucient, souvent dans l'indifférence de l'État. 

La création de SABSA ne survient pas subitement, sur un coup de tête irréfléchi de personnes en mal de reconnaissance. Ce n'est pas faute d'avoir cherché à alerter les autorités du système de santé et d'avoir proposé des idées pour améliorer l'offre de services. Mais confrontées à une absence de réponse, ces soignantes ont pris la décision de fonder SABSA pour essayer de changer les choses. Madame Tremblay, les soignantes de SABSA sont, comme vous le mentionnez dans votre éditorial du 2 mars, «des agents de changement au sein de leur établissement de santé qui cherchaient à jouer un rôle de premier plan en toute autonomie professionnelle tout en exerçant les activités professionnelles qui leur sont dévolues par la loi». 

En 2014, la dynamique de SABSA a changé suite à son inscription dans le protocole de recherche de l'équipe ESPI dirigée par le professeur Damien Contandriopoulos de la FSI de l'Université de Montréal. Des liens vont être tissés avec la FIQ qui reconnaîtra en SABSA un modèle de soins à promouvoir. La suite est assez connue. SABSA reçoit, en 2014, un premier soutien financier de la part de la FIQ d'un montant de 150 000 $. SABSA va pouvoir ainsi élargir son offre de soins aux populations des quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur plutôt mal desservies en termes de soins de premières lignes. 

Dans les mois qui suivirent, SABSA a reçu le soutien de plusieurs organisations et de personnalités politiques, d'éditorialistes et de citoyennes et de citoyens d'un peu partout au Québec et même de l'étranger. Tous les partenaires de SABSA, qu'ils soient médecins omnipraticiens ou spécialistes, issus du milieu communautaire et même du réseau de la santé, reconnaissent que le fonctionnement de cette clinique infirmière repose sur un solide et respectueux partenariat. Le fait de fonctionner sans médecin sur place n'est pas en opposition avec la pratique médicale. Au contraire, cela contribue à une forme intégrée de soins qui inscrit la personne prise globalement au coeur de la pensée et de l'action. 

Je souligne, au passage, que SABSA ne partage aucune parentalité avec les cliniques infirmières privées qui se disséminent dans les quartiers de nos villes, contribuant à une privatisation des services qui fragilise davantage notre système de santé publique et menace son caractère universel. Tous les soins offerts à SABSA sont prodigués gratuitement, dans les règles de l'art, aux membres et non membres de la Coopérative. Contrairement à ce que des personnes d'influences véhiculent, SABSA ne désire pas demeurer en marge du système de santé. Par contre, les initiatrices de SABSA refusent de s'assujettir aux diktats d'un système médical, hospitalo-centré et qui fonctionne selon les seules règles comptables.

Le soutien financier de la FIQ arrive à son terme. 

Depuis 2014, de nombreuses et diverses démarches ont été entreprises pour chercher, créer, négocier des montages structurels et/ou financiers avec des instances du système de santé qui assureraient la pérennité de cette clinique de proximité. Une des démarches entreprises a consisté à soumettre la candidature de SABSA pour l'obtention d'une subvention de 250 000 $ de la Fondation de l'OIIQ dans le cadre de son programme Pour mieux soigner. En dépit des excellentes évaluations que SABSA a reçues depuis sa création et de la mission de la Fondation de l'OIIQ d'«encourager les infirmières et infirmiers à mettre sur pied des projets cliniques d'envergure dont les retombées permettront de mieux soigner», celle-ci a choisi de verser ce financement au CIUSSS de la Capitale-Nationale et son projet HoPE (Horizon Parent-enfant), par ailleurs déjà largement financé. 

Cette nouvelle a eu l'effet d'une puissante gifle pour l'équipe de SABSA qui l'a pris comme un désaveu de la part de l'OIIQ, d'autant que, quelques jours plus tard, des représentantes de l'OIIQ visitaient SABSA pour vérifier la conformité de ses pratiques avec le cadre légal. 

Depuis son ouverture, de nombreuses personnalités ont visité les locaux de la Coop. Récemment, même le président de la FMOQ, le Dr Louis Godin, est venu rencontrer l'équipe de SABSA. Il est reparti convaincu de la nécessité de SABSA et estimait que son approche devait être explorée. 

En date d'aujourd'hui, madame la présidente de l'OIIQ, vous n'êtes toujours pas venue rencontrer l'équipe de SABSA. Vous venez toutefois d'annoncer que vous vous déplacerez jusqu'à Québec, le 17 mai, pour lui rendre visite. Madame Tremblay, je ne doute pas des lourdes responsabilités qui vous incombent et obligent, entre autres, à négocier dans des conditions extrêmement difficiles l'avenir des infirmières et infirmiers. Ces fortes contraintes, je n'en doute pas, limitent considérablement vos disponibilités. 

Je tiens toutefois à vous informer que rien ne garantit que, le 17 mai, les portes de SABSA soient toujours ouvertes. Le financement arrivant à son terme, il est du domaine du possible que la Coopérative de solidarité SABSA, dans sa forme actuelle, soit de l'histoire ancienne. 

Malheureusement, si tel était le cas, vous aurez manqué un rendez-vous avec des pionnières qui marqueront l'histoire de la profession infirmière. Je suis persuadé que dans 20 ans, l'audace et la ténacité de l'équipe de soignantes de SABSA seront au coeur de notre mémoire collective. Nous saurons, a posteriori, reconnaître leur contribution à notre système de santé. Elles auront contribué à ébranler les colonnes du temple. 

Soyez assurée, madame la présidente de l'OIIQ, que je me ferai un devoir d'écrire et de publier l'histoire de SABSA; celle du dessus tout comme celle des dessous de cette courageuse initiative d'infirmières habitées par ce que je me plais à nommer une éthique du care

Bernard Roy, professeur, FSI, Université Laval, Québec

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer