Apologie d'un littéraire vilipendé

Pourquoi réduire systématiquement la littérature aux oeuvres de... (Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche)

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Pourquoi réduire systématiquement la littérature aux oeuvres de fiction? La littérature, c'est aussi aborder l'histoire, la philosophie, la sociologie et bien d'autres sujets.

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Point de vue
Le Soleil

Chaque fois qu'on me demande ce que j'ai choisi d'étudier à l'université et que je réponds : «Je suis en littérature», je perçois dans le regard de mon interlocuteur une réaction qui peut s'interpréter de diverses manières, mais qui, à tout coup, se lit comme : «Non, mais qu'est-ce que tu fiches à perdre ton temps là-dedans?» ou le traditionnel «Ça sert à quoi c't'affaire-là?».

Ces personnes ont une vision souvent très réductrice de ce que peut être la littérature. Étymologiquement, le mot vient du latin litteratura, qui signifie «écriture» ou «érudition». Aucune intention de se limiter à Balzac ou à Victor Hugo n'est perceptible dans ce sens profond du mot : il renvoie très largement au fait d'écrire et de connaître.

Le dictionnaire Le Grand Robert donne de la littérature cette première définition : «Les oeuvres écrites, dans la mesure où elles portent la marque de préoccupations esthétiques; les connaissances, les activités qui s'y rapportent.» C'est souvent à cette définition que mes interlocuteurs, me fixant avec dédain, s'arrêtent. Seulement, il existe d'autres significations du terme. Ce cher Grand Robert dit aussi de la littérature que c'est un «ensemble des connaissances; culture générale.»

Ou encore : «[L']ensemble des ouvrages publiés sur une question». Ces usages du mot, bien qu'un tantinet plus obsolètes, n'en sont pas pour autant morts et enterrés.

Un peu comme les hommes de lettres du XVIIIe siècle, le Siècle des Lumières, j'envisage la littérature au sens large de l'écriture du savoir. Pour moi, tout écrit peut être considéré comme de la littérature : des traités sur la psychanalyse de Freud en passant par les dialogues philosophiques de Platon, jusqu'à L'Origine des espèces de Darwin.

Je crois que tout passe par la littérature. Encore aujourd'hui, le réflexe premier d'un scientifique chercheur qui découvre un phénomène est de le consigner par écrit : la littérature est le moyen de sauvegarde et de consignation par excellence du savoir. Ce scientifique, en rédigeant les résultats de ses travaux, produit quant à moi de la littérature. C'est pour lui le seul moyen presque infaillible de transmettre à la postérité les fruits de son labeur. À quoi bon faire des découvertes susceptibles de changer la conception du monde si on n'est pas fichu de les mettre par écrit pour les faire connaître et les inscrire dans le temps? La littérature est au service de toute entreprise vouée à transmettre des connaissances : elle en est la base et le fondement.

Vous me direz qu'il y a quand même une différence entre un rapport de physique et un roman de J.K. Rowling ou d'Alexandre Jardin : je suis d'accord. Mais à cela, je réponds que c'est relatif au temps. Dans mille ans, quand les découvertes expliquées dans ce susmentionné rapport de physique seront devenues complètement dépassées, elles n'auront pas plus de valeur «sérieuse» qu'Harry Potter et la chambre des secrets. Prenons les textes qui nous sont parvenus de la Grèce antique. En 2015, quand on suit un cours de littérature grecque ancienne à l'université, on lit la poésie épique d'Homère, les comédies d'Aristophane, les tragédies d'Euripide, le roman de Chariton ou celui de Xénophon d'Éphèse, mais aussi la philosophie d'Aristote, les textes historiques de Thucydide, les plaidoyers de Lysias et même les traités de médecine d'Hippocrate. Toutes ces catégories de textes hétéroclites sont considérées comme de la littérature. Surprenant, non?

Pourquoi réduire systématiquement la littérature aux oeuvres de fiction? Je crois sincèrement que c'est un concept qui transcende ce qu'on peut s'en imaginer a priori.

J'étudie en littérature parce qu'étudier en littérature, c'est aussi étudier en histoire, en philosophie, en sociologie et - pourquoi pas- en chimie ou en médecine. La littérature, c'est la science de toutes les sciences : c'est un vecteur intemporel et presque naturel de transmission du savoir. Voilà pourquoi je suis là, le nez dans mon livre, à chercher dans un traité de Newton une explication à ce vers de Charles Baudelaire.

Étienne Dufour, étudiant en littérature, Québec

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