On est toujours le xénophobe de quelqu'un

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Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard

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Point de vue
Le Soleil

Cher premier ministre,

Votre prédécesseur, Robert Bourassa, a déclaré un jour que, «en politique, on dit parfois n'importe quoi». C'est donc dans cette catégorie de déclarations que j'ai d'abord classé vos propos de dimanche, quand vous affirmiez que le PQ et la CAQ avaient «soufflé sur les braises de l'intolérance» et portaient «un lourd passif en matière d'intégration».

Vous avez été fort critiqué pour avoir fait preuve de partisanerie mesquine, alors que l'heure était à l'unité face aux barbares qui venaient de mitrailler nos frères français, après avoir semé la mort au Liban et en Égypte. À l'heure où des obscurantistes tuaient pour leur idéal d'un État dictatorial religieux (Bernard-Henri Lévy propose le terme «facislamisme»), j'estimais que vous aviez erré en blâmant ceux qui, à la CAQ et au PQ, proposent des mesures de francisation et de laïcisation plus ambitieuses que les vôtres.

Mais non. Ce mardi, vous avez récidivé. En pleine Assemblée nationale, vous avez affirmé que «ce discours, que je referais encore aujourd'hui» reflétait votre dégoût réel pour des «messages qui vont à l'encontre de l'accueil et de l'intégration».  Il faut donc bien vous comprendre. Entre votre vision et celles des deux principaux partis d'opposition, il n'y a pas à votre avis de différence de degrés entre propositions dignes de respect. Non. Il y a la vôtre, juste et bonne. Il y a les nôtres, intolérantes.

Il était savoureux de vous entendre quelques minutes plus tard, mardi, vanter dans un discours d'assez bonne tenue la République française qui, dites-vous avec raison, «porte les armes de la civilisation contre l'ennemi de l'humanité tout entière» car «frappée pour une deuxième fois cette année dans sa chair et ses symboles les plus précieux: la liberté d'expression et de pensée, la tolérance», etc.

Certes. Mais quelqu'un aurait pu vous glisser à l'oreille que la France pratique depuis un siècle  l'interdiction des signes religieux dans le secteur public, que vous voyez comme une verrue purulente du «lourd passif» péquiste. Et ne savez-vous pas qu'au cours de la dernière décennie, la France, tous partis confondus, a interdit le hijab dans ses écoles et le niqab dans l'espace public, sous peine d'amende? Vous avez heureusement omis de traiter les Français d'intolérants, même si on sent que vous n'en pensez pas moins. Merci pour eux.

Mais je voudrais, cher premier ministre, être le premier à vous aviser que vous serez bientôt la cible d'accusations d'intolérance. Oui car, voyez-vous, on est toujours le xénophobe de quelqu'un.

Il se trouve que vous avez récemment présenté à l'Assemblée le projet de loi 62, qui prévoit interdire aux employés de l'État québécois de travailler à visage couvert, donc en portant un niqab ou une burka. Vous voulez même interdire aux citoyens de réclamer des services publics ainsi accoutrés.

Et cela, cher premier ministre, ne passera pas comme une lettre à la poste chez les débusqueurs d'ethnocentristes. Déjà, mardi, la ministre canadienne de la Justice a appelé pour la féliciter et lui souhaiter la bienvenue une dame devenue célèbre pour avoir insisté pour porter, lors de sa récente cérémonie d'obtention de la citoyenneté, le symbole extrême de soumission de la femme à l'homme et à l'Islam. Une victoire célébrée de concert par les libéraux fédéraux et les plus radicaux des islamistes.

Attendez un peu que vous fassiez voter votre projet de loi. Qu'en dira cette ministre de la Justice, qu'en dira le premier ministre canadien, pour lesquels le droit au niqab est la nouvelle frontière de la défense des droits? M'est avis qu'ils vont vous accuser de vouloir fouler aux pieds la charte léguée par Trudeau père, de marginaliser une communauté entière, de faire des amalgames coupables et démagogiques, de stigmatiser des femmes et de les marginaliser.

Ils pourraient ajouter que vous avez un «lourd passif» et qu'il fallait s'attendre à ce que vous succombiez, vous aussi, à cette dérive. Oui, oui. Ils rappelleront que vos prédécesseurs libéraux du Québec, avec l'Accord du lac Meech, avaient voulu assujettir les femmes québécoises aux rigueurs de la «société distincte» (vérifiez: les féministes canadiennes avaient très peur pour nos conjointes). Pierre Trudeau accusait l'alors chef du PLQ de vouloir ainsi «déporter des anglophones». Et que n'ont-ils pas dit de la loi 22, lorsque votre parti a institué le français «langue officielle» et restreint l'accès à l'école anglaise? Je n'ose pas le répéter ici.

Mais pourquoi remonter si loin? Relisez simplement ce que la presse bien pensante d'outre-Outaouais a écrit sur votre prédécesseur immédiat Jean Charest lorsque, en mai 2010, il s'est aventuré à vouloir légiférer sur le niqab. Tout y est.

Vous serez, cher Philippe Couillard, le xénophobe de quelqu'un. Vous aurez beau dire que votre position est légitime, argumentée, modérée même. Vous aurez beau dire que vous respectez les opinions contraires, sans les partager. Mais voilà. L'opinion contraire ne vous respectera pas, vous. Elle dira qu'il n'y a pas entre eux et vous une différence de degré. Ils diront que vous avez franchi le Rubicon de l'intolérance. Que vous soufflez sur les braises. Que vous faites le jeu des racistes.

Je n'ai pas hâte pour vous, monsieur le premier ministre. Peut-être, ainsi averti, déserterez-vous le champ de bataille, en laissant mourir au feuilleton votre projet de loi, s'il doit vous causer tant de chagrin. Je vous laisse y réfléchir. Mais ça ne m'étonnerait qu'à moitié.

Jean-François Lisée, député péquiste de Rosemont

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