Une enseignante contre la grève

L'enseignante Marie-Claude Tardif dans sa classe en 2014... (Photothèque Le Soleil, Yan Doublet)

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L'enseignante Marie-Claude Tardif dans sa classe en 2014

Photothèque Le Soleil, Yan Doublet

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Le Soleil

Aujourd'hui, c'est jour de grève. Pourtant, bien au chaud dans ma maisonnée, je ne suis pas sur les lignes de piquetage de mes collègues, bien que je sois, moi aussi, enseignante depuis près de 12 ans. Aux yeux de mes pairs, je suis celle qui pense différemment, celle qui a une autre vision, celle qui fait autrement...

Contrairement à la majorité, dans cette petite église de Charny bondée d'enseignants disciplinés, j'ai voté contre la grève. Bien entendu, comme tout le monde, l'offre gouvernementale me désole et j'aurais bien envie de crier haut et fort ce que je ressens à l'égard du mépris du gouvernement. Cependant, le syndicat qui me représente tente, lui aussi, de manipuler l'information et propose des solutions pénalisantes pour les enfants, pour les parents et pour nous-mêmes puisqu'aujourd'hui, notre salaire est coupé bien que nous n'ayons pas choisi de nous syndiquer. 

Durant les derniers mois, j'ai discuté énormément du sujet avec des collègues, mais aussi avec des gens à l'extérieur du milieu de l'enseignement. J'ai entendu plusieurs commentaires désobligeants à l'égard de ma profession et je me suis mise à réfléchir... Mes conclusions risquent de choquer, mais il est important de dire les vraies choses et d'arrêter de se mettre la tête dans le sable. 

Tout d'abord, par mon statut d'enseignante, je suis une personne privilégiée dans cette société. En effet, je côtoie au quotidien des enfants extraordinaires qui me démontrent leur savoir-faire et leur goût d'apprendre. Je discute avec des parents qui m'aident à mieux comprendre leur enfant et qui, par le fait même, me permettent d'être une meilleure maman. Je partage aussi mes idées et fais preuve de créativité avec des collègues passionnés et dévoués. Je reçois des formations qui m'aident dans mon travail, mais aussi dans ma vie de tous les jours. De plus, j'ai la chance de finir tôt, permettant ainsi à mes enfants de faire leurs devoirs à des heures raisonnables, de souper avant 18h et de jouer à l'extérieur avant le coucher. J'ai aussi 11 semaines de congé par année où je peux décrocher des tourments de l'enseignement. J'ai un salaire d'environ 68 000$ pour 41 semaines de travail. 

Il est vrai que je travaille souvent à la maison : je corrige, je prépare mes cours, je réponds à des courriels, je crée des évaluations, etc. Il est vrai que ces heures travaillées ne sont pas reconnues par mon employeur. Cependant, lorsque j'ai choisi cet emploi, je savais que je ferais des heures supplémentaires non rémunérées. Je savais que j'allais ramener du travail à la maison. Je me doutais que mon perfectionnisme et mon dévouement m'amèneraient à travailler durant les vacances d'été. Je savais que les problèmes de certains enfants allaient me trotter dans la tête jusqu'aux petites heures du matin. Je savais que la reconnaissance se trouverait derrière un sourire, un merci, un câlin, une carte de Noël, une poignée de main, un courriel gentil ou la visite d'anciens élèves revenant me saluer pour me dire à quel point ils s'ennuient de notre groupe... de moi, parce que j'ai fait la différence dans leur vie. Il est vrai aussi que j'ai à gérer des élèves difficiles et à accueillir des enfants qui éprouvent d'énormes difficultés académiques, mais quand j'ai choisi ce métier, je savais que j'en aurais chaque année! 

Être enseignant, c'est avoir la chance de donner un spectacle devant un public qui nous adore, dont les billets d'entrée ont été payés par toute une société. C'est faire la différence dans la vie de plusieurs enfants le temps de trois saisons à travers des verbes au présent et l'algorithme de division. Je ne fais pas pitié. Je suis privilégiée! 

Bien entendu, la salle de spectacle n'est pas parfaite : certains locaux sont désuets ou trop petits. Ceux et celles qui assistent au spectacle, en l'occurrence les enfants, peuvent avoir un voisin turbulent, dérangeant, énervant les empêchant d'écouter et de progresser. Ce même enfant peut même faire d'énormes crises et ne pas avoir sa place dans une classe « ordinaire ». Certains enfants ne comprennent rien de ce qui se passe à l'avant et vivent dans l'angoisse de réussir parce que quelqu'un a décidé qu'il passait au niveau suivant sans avoir les acquis. D'autres ont des fourmis dans les jambes et tentent de contenir leur impulsivité. 

Cependant, contrairement à la croyance populaire, les élèves de 2015 sont formidables, mais subissent le comportement de certains jeunes en plus d'avoir moins accès à leur enseignant puisque les services aux élèves diminuent. Lorsque j'ai décidé de devenir enseignante, je ne savais pas que je devrais être à la fois professeure, psychologue, orthopédagogue, technicienne en éducation spécialisée, thérapeute et orthophoniste. Si j'avais su, je serais allée à l'université plus longtemps! Ainsi, mes élèves auraient un meilleur service! Mais, ce n'est pas le cas! Je suis une prof! Une bonne prof en plus, comme la grande majorité de mes collègues. Ceux et celles qui souffrent du manque de ressources, ce sont les enfants. 

De notre côté, bien que nous soyons parfois à bout de souffle, nous faisons ce que nous pouvons dans les conditions. Cependant, il est important que les élèves intégrés dans nos classes reçoivent le support nécessaire afin de nous permettre d'enseigner de façon équitable à TOUS les enfants de notre classe. C'est pour cette raison que tous ces jeunes méritent une éducation adéquate et de qualité! Lorsque les négociations seront terminées, les enseignants du Québec continueront de donner de leur temps sans le compter. Ils travailleront encore le soir à la maison parce qu'ils aiment leur profession et leurs élèves. Il est donc important de trouver des moyens efficaces pour convaincre le gouvernement d'apporter l'aide nécessaire aux élèves et ainsi soutenir les enfants, les parents et les enseignants! 

Or, les syndicats tentent de convaincre leurs membres qu'ils doivent revendiquer en leur faisant oublier qui ils sont et ce qu'ils ont. Ils tentent de nous convaincre et de nous informer en ne disant que ce qui fait leur affaire! Ils ne cherchent pas de moyens intéressants pour nous faire entendre. Tout ce qu'ils veulent, c'est aller dans la rue comme le faisaient nos parents et nos grands-parents. Ils ne cherchent pas à évoluer. Ils sont même allés jusqu'à manipuler le débat le soir du vote, faisant témoigner le président de l'assemblée durant le temps consacré aux enseignants et demandant, par la suite, à un membre de leur groupe de mettre fin à la période de questions, laissant derrière les micros plusieurs enseignants prêts à expliquer les raisons pour lesquelles ils n'allaient pas voter pour la grève. Je sais que le président avait le droit de le faire, mais puisqu'il s'était exprimé pendant plus de deux heures à l'avant, n'aurait-il pas été respectueux de laisser le temps aux enseignants pour donner leur opinion? Ils oublient aussi de dire à leurs membres que nous leur donnons 47$ par paye pour payer des chandails, des drapeaux, des chapeaux de cow-boy, des dîners, des photocopies en couleurs, des banderoles et toutes autres dépenses douteuses. 

Ils ne disent pas non plus que les syndicats dépensent une partie de nos cotisations à défendre des incompétents dénoncés par leurs propres collègues! Ils se disent à notre service, mais ne travaillent que pour se donner une raison d'exister. Malgré tout, ils réussissent à convaincre des enseignants émotifs et soucieux de la réussite de leurs élèves. Ils vont même jusqu'à placer les jours de grève durant nos rencontres de parents même si les délégués syndicaux de mon école ont dit haut et fort que ce temps était important pour nous! Ils se justifient en nous disant que nous sommes en front commun sous-entendant que nos problèmes locaux ne sont pas importants. 

Pour ma part, lors de cette journée, j'aimerais bien rencontrer quand même mes élèves et leurs parents afin de dénoncer ce manque de respect à mon égard, mais aussi à celui des gens pour qui je travaille : les enfants et leurs parents qui, par leurs impôts, me payent. Je ne le ferais pas par manque de solidarité. Bien au contraire! Je le ferais pour ceux et celles qui, tout comme moi, ont à coeur l'éducation, mais refusent de suivre des chefs syndicaux à la recherche de pouvoir. Malheureusement, je ne pourrai pas les accueillir, car les syndicats et ceux qui les soutiennent me font peur : je serais hautement critiquée et pointée du doigt si j'osais me servir de mon bon jugement et si j'osais aller à l'encontre de leurs directives. Bien que je croie en mes idées, je ne veux pas être le mouton noir dans cette histoire! Est-ce normal dans cette société? Les opinions différentes ne sont-elles pas là pour nous faire avancer? Comme l'a dit un jour Albert Einstein : «La vie, c'est comme la bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre!» ... 

En revanche, je n'ai pas de solutions! J'ai l'habitude d'avoir la tête pleine d'idées, mais cette fois, je ne sais pas trop quoi proposer. J'aimerais que les hauts placés du Ministère écoutent les enseignants et viennent constater par eux-mêmes la réalité des écoles. J'aimerais que les différents médias se déplacent aussi dans les écoles et témoignent de ce qu'ils voient, qu'ils parlent aux enseignants, mais aussi aux enfants. J'aimerais que les parents viennent aussi passer une journée en classe pour qu'ils forgent leur propre opinion. J'aimerais que les syndicats arrêtent de prendre leurs membres pour des marionnettes, respectent les différentes pensées et proposent des moyens de pression dignes des années 2000. 

Je rêve du jour où la société se ralliera pour le bien-être de nos enfants. Je souhaite que les enseignants réalisent la chance qu'ils ont de faire ce si beau métier même si les conditions d'apprentissage de leurs élèves ne sont pas à la hauteur de ce qu'ils peuvent leur offrir. J'espère de tout coeur que la voix des ENFANTS, à travers celle de leurs enseignants, sera entendue dans cette négociation et reste gravée dans le coeur des gens! D'ailleurs, il n'y aurait pas un ou une artiste connu(e) et populaire qui pourrait enregistrer une BONNE chanson (non-syndicaliste s'il vous plaît) sur le sujet et la faire tourner sur toutes les radios du Québec?! 

Que vous soyez d'accord ou non, merci de respecter mes idées. Je respecte les vôtres, parce que nous avons le même but : améliorer les conditions des enfants dans nos écoles et offrir le meilleur service possible aux adultes de demain.

Marie-Claude Tardif, enseignante de 5e année, école des Pionniers, Saint-Augustin-de-Desmaures

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