La recherche fondamentale, à quoi bon?

Par les temps qui courent, la remise en question de la recherche fondamentale... (Photothèque Le Soleil)

Agrandir

Photothèque Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Point de vue
Le Soleil

Par les temps qui courent, la remise en question de la recherche fondamentale au Canada traduit une incompréhension totale de la façon avec laquelle un pays s'inscrit dans la course mondiale à l'innovation. Il y a déjà assez des gens peu informés, considérant malheureusement nos scientifiques comme des «pelleteurs de nuages». Mais voir des personnes responsables de nos destinées en faire autant constitue une véritable catastrophe nationale.

Ayant conduit depuis plus de 50 ans une carrière de recherche fructueuse, je me sens le devoir de tenter d'expliquer au grand public comment les recherches fondamentales que j'ai conduites au cours de ces décennies se traduisent aujourd'hui par un développement industriel profitable à toute la société canadienne, notamment dans son agriculture d'aujourd'hui et de demain.

Les années pionnières

Au début des années 60, nous étions une douzaine de scientifiques dans le monde à nous intéresser à la symbiose mycorhizienne entre les végétaux et des champignons du sol. Pour des scientifiques de vision, ce qui frappait, c'était son universalité apparente chez l'ensemble des végétaux de la planète, incluant les arbres forestiers et les plantes agricoles.

Dès 1966, comme professeur débutant, j'ai obtenu une subvention de 3000 $ pendant trois ans pour étudier ce phénomène chez les arbres forestiers. [...]

La valse des millions

Mes démonstrations scientifiques ont convaincu mes pairs de doubler ma subvention trois ans plus tard, et ainsi de suite, jusqu'à la fin de ma carrière universitaire, atteignant 70 000 $ par année, sans compter les très nombreuses subventions de groupe. On parle de quelques millions, mais au cours de ces années, j'en suis venu à comprendre de façon totalement inédite comment les plantes de la planète arrivent à se développer dans les habitats même les plus inhospitaliers, sans jamais recevoir de fertilisants chimiques. Sur cette nouvelle base, issue de tant d'années de travaux fondamentaux, j'en suis venu à émettre un nouveau paradigme sur la fertilité et la nutrition des plantes forestières aussi bien qu'agricoles. [...]

Les premiers résultats pratiques

Quinze ans plus tard, au début des années 80, j'ai observé que la plupart des plantes agricoles sont incapables de vivre en absence de la symbiose mycorhizienne avec leurs champignons microscopiques du sol. Nous avions stérilisé un sol agricole à Pont-Rouge pour tuer tous les microorganismes du sol, y compris les mycorhiziens, avant de l'ensemencer avec différentes espèces de plantes (carottes, poireaux, oignons, haricots, blé, etc.). Dans ce sol stérile, plusieurs de ces plantes se sont peu ou pas développées, et pourtant, lorsque nous les avons mises dans des pots en serre avec ce même sol stérilisé et additionné d'un inoculum mycorhizien, la croissance était aussi bonne, sinon meilleure, que dans le sol original intact. [...] Par la suite, les essais aux champs et en serre se sont multipliés, pour enfin nous convaincre que l'utilisation des mycorhizes en agriculture était appelée à un grand avenir. Il aura fallu près de 20 années de recherche fondamentale pour y arriver.

Une rencontre historique

C'est à ce moment que j'ai eu le privilège de rencontrer Bernard Bélanger, un entrepreneur de vision président de l'entreprise Premier Tech. Nos relations se sont faites de façon informelle et amicale, et nous avons fréquemment échangé nos vues et nos informations depuis ce temps. Cette relation s'est établie avec un universitaire disposant de ses propres moyens de recherche plutôt qu'avec un quémandeur. Devant l'intérêt de cet entrepreneur pour ce que je faisais, j'ai compris l'importance de produire un inoculum fiable et accessible de ces champignons mycorhiziens à l'échelle industrielle. [...]

Une idée lumineuse

En m'inspirant de mes recherches de doctorat sur les mycorhizes des arbres, conduites 25 ans auparavant, j'ai proposé à un de mes étudiants de faire la même chose avec les champignons mycorhiziens utiles en agriculture. Il s'agissait de cultiver en plaque de Pétri des racines de carotte sans tiges, bien alimentées en sucres et autres nutriments. Pour relever ce défi, il nous aura fallu trois mois et investir moins de 5000 $, y compris le salaire de l'étudiant! Cette découverte majeure a depuis totalement révolutionné la façon d'étudier cette symbiose partout dans le monde. Qui plus est, elle a conduit à la production industrielle d'inoculums pour l'agriculture, chez Premier Tech. Cette découverte ayant été réalisée vers 1990, il aura fallu près de 20 ans encore pour que les chercheurs de l'entreprise mettent au point un procédé de production fiable à cette fin. Sans la vision d'un scientifique bien supporté par les organismes de subventionnaires et la vision d'un industriel remarquable, cette réalisation n'aurait pas été possible. 

La demande des agriculteurs canadiens pour l'inoculum de Premier Tech

En 2015, Premier Tech a été en mesure de répondre à la demande des agriculteurs canadiens qui ont appliqué ces inoculums sur près de 250 000 hectares de diverses plantes agricoles (pommes de terre, lentilles, soja, etc.). Les bénéfices moyens nets provenant de l'inoculation mycorhizienne se chiffrent en moyenne à plus de 100 $ par hectare. Cela représente au minimum une injection nette dans l'économie canadienne de plus de 25 millions $, pour la seule année 2015. Et ce n'est pas fini, puisque devant la demande en croissance accélérée, Premier Tech planche sur une usine permettant éventuellement de satisfaire une demande de trois millions d'hectares.

C'est sans compter que les agriculteurs canadiens pourront aussi réduire, sinon éliminer, l'utilisation des superphosphates, et les remplacer par l'apatite des mines québécoises en développement. Il faut savoir que l'apatite est la source de phosphore qui nourrit la presque totalité des plantes naturelles de la planète. En plus, les mycorhizes aident à résister à la sécheresse et à divers agresseurs (champignons pathogènes, vers nématodes, insectes brouteurs, etc.).

La cerise sur le gâteau, c'est que notre toute dernière découverte réalisée à l'Université Laval démontre que l'on peut envisager l'utilisation de l'apatite concentrée de nos mines québécoises en développement comme fertilisant, pourvu que l'on assure une présence optimale des mycorhizes et de leur microbiote étroitement associé, solubilisant ce minerai au profit de la plante. [...]

Le bilan

Au cours de mes 55 ans de recherche, j'ai reçu quelques millions en subventions universitaires m'ayant permis de poursuivre plusieurs idées innovatrices, dont celle ayant conduit à l'utilisation industrielle des mycorhizes en agriculture.

Au cours de la seule année 2015, les retombées nettes dans l'agriculture canadienne ont dépassé les 25 millions $, sans compter les revenus de l'entreprise les produisant.

Je considère que l'argent reçu pour développer mes idées fondamentales, pendant les 25 premières années, a déjà été totalement remboursé, et le sera possiblement au centuple d'ici quelques années. C'est sans compter la formation de quelque 50 étudiants diplômés ayant appris à conduire des recherches innovatrices.

J'ai donc l'âme en paix d'avoir dépensé de l'argent à pelleter des nuages pendant plusieurs années, et je me permets de continuer à rêver en plein jour. Dans mes rêves les plus fous, je vois cette pratique s'étendre à l'ensemble de la planète, contribuant à l'assurance alimentaire des humains.

CQFD (ce qu'il fallait démontrer).

J. André Fortin, Ph. D., biologiste, Membre de la Société royale du Canada et professeur associé au Département des sciences du bois et de la forêt à l'Université Laval, Québec

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer