Quand les hommes politiques puisent dans l'imaginaire collectif des Québécois

L'ancien premier ministre Maurice Duplessis.... (Photo Archives La Presse)

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L'ancien premier ministre Maurice Duplessis.

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Le Soleil

Lors du dernier débat des chefs, Thomas Mulcair y est allé d'une déclaration dans son allocution finale qui n'est pas passée inaperçue : «Pendant les 10 années de noirceur de Stephen Harper...» À cette occasion, Thomas Mulcair cherchait, il va sans dire, à dresser un bilan dévastateur de l'administration Harper par l'emploi de cette image forte. Mais ce n'est pas tout. De toute évidence, il voulait également toucher une corde sensible dans l'imaginaire collectif des Québécois : la Grande Noirceur duplessiste. Dans les minutes qui ont suivi la déclaration de Thomas Mulcair, des utilisateurs ont relevé sur les médias sociaux cette référence non seulement à la «noirceur de Stephen Harper», mais aussi à la Grande Noirceur duplessiste. C'est le cas de la «columnist» Celine Cooper, du Montreal Gazette, pour qui «Mulcair draws a parallel to the Harper years and QCs grande noirceur under Duplessis in his final statements. #faceafaceTVA».

Dans l'imaginaire collectif des Québécois, la Grande Noirceur duplessiste et sa contrepartie, la Révolution tranquille, articulent une conception dichotomique du passé québécois où l'année 1960 apparaît comme une fracture. Le décès de Maurice Duplessis, le 7 septembre 1959, et celui de son successeur Paul Sauvé, 114 jours plus tard, le 2 juin 1960, suivis de l'élection de Jean Lesage et de son «équipe du tonnerre», le 22 juin 1960, viennent en effet sceller dans l'imaginaire collectif l'idée d'une rupture nette entre deux temps et deux mondes, entre les ténèbres et les lumières, entre l'ancien et le nouveau régime. Aussi, lorsque Thomas Mulcair parle des «10 années de noirceur sous Stephen Harper», c'est tout cet imaginaire qu'il convoque à sa suite.

Or, il est bon de rappeler que Stephen Harper, bien avant Thomas Mulcair, a lui aussi puisé dans l'imaginaire collectif des Québécois pour évoquer la figure de Maurice Duplessis dans la présente campagne. Il l'a toutefois fait dans une perspective assez inédite, du moins pour qui est familier avec la culture politique québécoise. Écoutons-le : «Il m'arrive de penser que Maurice Duplessis avait raison quand il a dit : "Deux partis, c'est assez, un bon et un mauvais." Et mes amis, dans cette élection, le bon parti c'est le Parti conservateur.» 

Comme on pouvait s'y attendre, cette citation a suscité son lot de moqueries sur les réseaux sociaux. Tandis que les uns s'interrogent à savoir s'il s'agit d'un «retour à la Grande Noirceur? Harper = le Duplessis du 21e siècle?» d'autres préfèrent pour leur part rappeler cette autre citation, autrement plus célèbre, associée à l'imaginaire de la Grande Noirceur duplessiste : «Et pourquoi pas l'enfer est bleu, le ciel est rouge?» Comme quoi, citer Maurice Duplessis demeure hasardeux, même en 2015.

Puiser de la sorte dans l'imaginaire collectif des Québécois ne date pas de la présente campagne électorale, bien au contraire. Souvenons-nous seulement du chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, qui en 2012 reprochait à Jean Charest, en plein débat des chefs, d'avoir «trahi l'héritage de Jean Lesage», soit l'héritage de la Révolution tranquille. Du même souffle, il affirme que le Québec a besoin «d'un gouvernement nationaliste dans la tradition de Jean Lesage». Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le slogan de la Coalition avenir Québec en 2012. «C'est assez, faut que ça change!» rappelle autant celui du Parti libéral du Québec en 1960 : «C'est l'temps qu'ça change!»

Ce ne sont là que des exemples parmi tant d'autres qui montrent bien que, une fois de plus, le jeu de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille est appelé à se répéter dans l'histoire du Québec... du moins dans les discours. Avec un succès pour le moins mitigé, comme nous avons pu le voir. Cela dit, une question se pose : «les années de noirceur de Stephen Harper» sont-elles susceptibles de rejoindre «les années de noirceur de Maurice Duplessis» dans l'imaginaire collectif des Québécois? Après la Grande Noirceur duplessiste, en viendra-t-on à parler de la Grande Noirceur harperienne? Cela n'est pas impossible. Quant à savoir si cela sourira à Thomas Mulcair ou à un autre homme politique, rien n'est moins sûr.

Alexandre Turgeon, chercheur postdoctoral en histoire à l'Université d'Ottawa, Ottawa

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