Plus qu'un bureau de placement

L'auteur réfère notamment au documentaire L'Empreinte, qui porte sur les...

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L'auteur réfère notamment au documentaire L'Empreinte, qui porte sur les 150 premières années de la présence française au nord de l'Amérique, dont voici un détail de l'affiche.

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Le Soleil

Le 23 juin, Michel Leblanc, «président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain », apportait un appui enthousiaste au projet du gouvernement Couillard «d'accroître le nombre de travailleurs issus de l'immigration à 60 000 personnes par année». Son argument massue: «Nous sommes tous immigrants».

En réaction à une telle affirmation qui, pour le moins, manque de nuances, je propose ces quelques éléments ayant jalonné l'évolution de la nation québécoise. 

Les Canadiens. 1608 - 1759

Le très impressionnant documentaire L'Empreinte a permis à plusieurs de (re)découvrir les 150 premières années de la présence française au nord de l'Amérique, longue période au cours de laquelle les immigrants français, bientôt devenus Canadiens, ont établi des rapports de collaboration avec les Sauvages (appellation de l'époque) ayant, eux, migré en ces terres 12 000 ans auparavant. C'est d'ailleurs cette complicité qui a rendu possible la permanence de ces nouveaux venus sur une terre et dans un climat auxquels ils n'auraient pas pu, seuls, s'adapter. 

Cent cinquante ans, ce n'est pas rien. Et cette longue période a sûrement permis à ces «migrants» de former quelque chose comme un peuple. C'est de ce premier noyau de Canadiens métissés (selon des degrés qui font l'objet de débats) qu'est issue une très grande partie de 80 % des habitants du Québec actuel. Ces Québécois de souche partagent ce territoire avec les 11 nations autochtones, avec les descendants des Anglais vainqueurs d'une France qui nous aurait laissés tomber et avec les nombreux autres Québécois de souches à la fois plus récentes et fort diverses. 

Les Canadiens français. 1759/63-1960/76

Après la conquête, les Canadiens ont dû s'adapter - et se soumettre? - aux nouveaux maîtres de leur territoire  gagné sur la France à la suite de la cuisante et rapide défaite des plaines d'Abraham de 1759 suivie et confirmée par le Traité de Paris. De leur côté, les vainqueurs ont eu beaucoup de difficulté à accepter la présence de ce peuple étranger qui y habitait depuis 1608, donc depuis 150 ans. Les Canadiens se sont ainsi vus mis en minorité (pas nécessairement numérique), le Canada d'alors étant devenu partie prenante de la grande entreprise coloniale britannique.

Les Canadiens, s'accolant un peu plus tard le qualificatif de Canadiens français, ont dès lors appris à résister, certains à collaborer servilement, d'autres à essayer de sauvegarder langue, culture et religion. Selon Denis Delage, un historien intervenant dans L'Empreinte, pour bénéficier d'une certaine reconnaissance de la part des autorités britanniques, les Canadiens ont dû s'éloigner, et culturellement et sous d'autres aspects, des Sauvages, reniant en quelque sorte la collaboration amicale grâce à laquelle ils avaient pu subsister dans ces «arpents de neige». Le peuple canadien-français nouvellement soumis, mais «civilisé», avait ainsi plus de chance d'obtenir certains privilèges liés à son caractère européen (ou ce qui en restait) qu'il partageait avec les sujets de sa gracieuse majesté britannique. 

À l'instar de Lord Durham, certains Anglos d'ici ont longtemps considéré leur culture supérieure à celle des Canadiens français, ce peuple «sans culture», limité et par la langue et par les diktats du clergé catholique. Existerait-il encore quelques autres Mister Myles à Longueuil ou ailleurs sur les rives du Saint-Laurent?

Pendant cette même période, les Canadiens français, répandus bien au-delà des frontières québécoises actuelles, constituent un groupe nombreux replié sur lui-même, mais décidé à ne pas mourir («bande de caves») en ayant recours à divers stratagèmes dont sa légendaire fécondité. 

Par ailleurs, toujours au cours de cette même période, la mixité originale et originelle Canadiens/autochtones n'a pas eu l'occasion de s'enrichir de l'apport des dizaines de milliers de nouveaux venus des quatre coins de l'univers, d'Irlande au milieu du XIXe siècle, des pays européens pendant et après les première et deuxième guerres mondiales, des pays de l'Est fuyant le régime communiste, etc. Fin XIXe siècle, pendant que le Québec se saignait en envoyant en exil au sud de la frontière de très nombreuses familles parties «gagner leur vie» dans les «factries de coton» de la Nouvelle-Angleterre, la politique d'immigration du gouvernement central emplissait les territoires de l'Ouest de personnes venant surtout d'Europe, mais de très peu de francophones du Québec.  

Les Québécois. 1960/76  - de nos jours 

À partir des années 60, les Canadiens français du Québec, prenant leur avenir en mains, deviennent Québécois. Délaissant leur résistance passive et une certaine attitude de repli, ils décident d'être «maîtres chez eux», ce qui, au plan économique, donnera naissance au Québec Inc.. Ils ne sont plus Canadiens français catholiques, ils sont devenus Québécois, peuple francophone. Leur émancipation entraîne l'éloignement - mais non l'oubli ni l'indifférence - d'avec leurs compatriotes francophones du reste du Canada qui, eux, avaient déjà dû souffrir des législations d'épuration ethnique comme l'interdiction de l'enseignement du français. Ces francophones hors Québec n'ont pas pu compter sur des institutions francophones ou bilingues qui n'existaient pas, d'où leur taux d'assimilation élevé. 

Sur le territoire même du Québec, durant les presque 200 ans séparant la cruelle défaite des plaines d'Abraham et les événements de 1976 (accès du PQ au pouvoir) et de 1977 (la Charte de la langue française), la presque totalité des nouveaux arrivants s'est jointe à la communauté anglophone, toujours minoritaire en nombre, mais toujours riche de sont pouvoir d'attraction et de ses habiletés en affaires. Cette assimilation a d'ailleurs été grandement facilitée par le système scolaire confessionnel qui envoyait dans les classes anglaises, protestantes ou neutres, les nouveaux venus de religion autre que catholique. En 1969, la communauté italienne, pourtant seule communauté ethnique catholique et de culture latine, a fait faux bond aux Canadiens français devenus Québécois.

Depuis la mise en place de la loi 101, et malgré le charcutage dont elle a fait l'objet et malgré l'incurie de certains gouvernements dans sa mise en application, la majorité a tout de même réussi à intégrer des Thui, des Diouf, des Ramirez, des Tang, des Kalunda et combien d'autres noms exotiques, venus partager vie et travail avec les Tremblay, les Lessard, les Johnson, les Tardif... Sans oublier les multiples unions mixtes qui ont produit des rejetons «impure laine» bien insérés dans le tissu aux mailles serrées de la majorité. Voilà le nous québécois, «formé de tous ceux qui, par-delà les contingences de leur situation singulière reliées à la classe, à la religion, à l'âge, à l'origine ethnique, ou encore à la place qu'ils occupent au sein de la société, ont le sentiment d'appartenir à la collectivité que l'histoire a jetée sur les rives du Saint-Laurent il y a quatre siècles et qui s'est enrichie de l'apport de tous ceux qui, arrivés plus tard, partagent le sentiment de communier à cette aventure singulière en Amérique» (Jacques Beauchemin).

Morale de l'histoire

Il serait souhaitable que M. Leblanc et le gouvernement Couillard évaluent à leur juste mesure ces installations permanentes successives des migrants autochtones (il y a 12 000 ans) qui ont accueilli les migrants français (il y a plus de 400 ans) et leurs descendants, les Québécois de souche, enrichis par les pousses plus récentes. Et qu'ils ne réduisent pas la nation québécoise à un vaste bureau de placement pour gens d'affaires en manque de personnel.

Normand Breault, Montréal

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