Quand le système de santé s'invite dans notre vieillesse

Il est extrêmement difficile pour une personne âgée... (Shutterstock, Photographee.eu)

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Il est extrêmement difficile pour une personne âgée en perte d'autonomie physique, mais complètement autonome mentalement, de faire respecter son intégrité physique et morale, rapporte l'auteure.

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Le Soleil

Aujourd'hui, Antoine rencontre un ensemble de nouveaux intervenants à la suite de son arrivée dans une résidence pour personnes âgées.

Avant cela, il résidait avec sa fille et sa petite-fille. Ses journées étaient ponctuées de visites de travailleuses dévouées du CLSC de Sainte-Foy. Quelle chance! Sans ce soutien essentiel, sa vie en famille n'aurait tout simplement pas été possible depuis les trois dernières années.

Il y a un mois, il est tombé à la maison. Il s'est cassé le bras. Mais Antoine marche en grande partie à l'aide de ses bras, car il utilise en tout temps une marchette. Ainsi, après son opération, il ne parvenait pas à se déplacer seul. Alors que la travailleuse sociale de l'hôpital conseillait une place en CHSLD, Antoine s'est tourné vers une petite résidence pour personnes âgées.

L'emplacement de cette résidence a également engendré un changement de CLSC. Maintenant sous la gouverne du parti libéral prônant avec vigueur les mesures d'austérité, Antoine rencontre une nouvelle travailleuse sociale, ergothérapeute, physiothérapeute, infirmière. 

Ergothérapeute: Bonjour M. Antoine. Je suis X, ergothérapeute. Je viens pour voir avec vous vos besoins pour aménager votre environnement de façon sécuritaire. Vous comprenez? Monsieur Antoine, on est quelle date aujourd'hui?

Antoine : (Il répond adéquatement avec un sourire sachant pourquoi cette question est posée, on veut vérifier s'il est mêlé dans son esprit). Mardi, 28 avril 2015.

Ergothérapeute : On est en quelle année ?

Antoine : (Toujours souriant) 2015.

Ergothérapeute : (En levant les yeux) De quoi auriez-vous besoin selon vous ?

Antoine : J'aimerais que l'on mette une barre à côté de mon lit, comme à la maison, pour que je puisse me lever seul.

Ergothérapeute : (En levant les yeux) M. Antoine, vous savez hein que vous ne pouvez pas vous lever seul hein. C'est dangereux pour vous actuellement, hein, de vous lever seul hein. Il faut sonner hein, pour demander de l'aide.

Antoine : OK. Mais je vais me lever seule de toute manière. J'aurais besoin aussi d'un bain chaque jour.

Ergothérapeute : Ah non. Ce n'est pas possible. La résidence ne vous donne-t-elle pas un bain ?

Antoine : Oui. Deux fois par semaine.

Ergothérapeute : À partir du moment où vous choisissez une résidence, on considère que vous prenez une résidence qui correspond à vos besoins.

Fille : Vous savez très bien qu'aucune résidence n'offre un bain par jour. Mon père avait un plan de services qui est déterminé annuellement. Vous nous enseignez que tout passe par un guichet unique. Donc son plan de services est toujours en vigueur. On ne vous demande pas d'augmenter les services, on vous demande de les diminuer de 5 bains + 5 mises en nuit + 2 mises en jour par semaine à, simplement, 3 bains par semaine. En fait, si on retournait chez nous demain, c'est ce qu'on aurait.

Ergothérapeute : Ah non.  Avec le changement de gouvernement, les règles ont changé. Vous n'auriez sans doute pas la même chose en retournant chez vous. Ça ne marche pas comme ça. Donc, ce que je vais faire, c'est établir un horaire pour aller à la toilette. C'est la procédure à suivre avant de déterminer si vous pouvez recevoir un soutien au bain. Vous comprenez?

Fille : (Pensant tout bas : quoi? Un horaire de pipi caca? Et est-ce vrai que, s'il revient à la maison, il perd tous les services qu'il avait? On avait été pourtant clair que l'on prenait la route d'une résidence dans une optique de convalescence. Sans le soutien qu'on avait, il ne pourra jamais revenir à la maison! La fille se met à pleurer). Mais il aurait fallu que l'hôpital nous dise que, en transitant vers une résidence, il allait perdre tous ses services reçus à la maison!

Infirmière : Je suis Y, infirmière. Je viens vous voir pour vos pilules. On est quelle date aujourd'hui ?

Antoine : (Sourire aux lèvres) Mardi, 28 avril 2015.

Infirmière : On est en quelle année ?

Antoine : (Il part à rire ne pouvant plus se retenir. Il se dit: c'est la mémoire de qui qu'on évalue?) 2015.

Infirmière : (Regard interrogateur sur son visage, elle pense pourquoi rit-il ainsi sans raison, déficit cognitif?) Je viens pour vous expliquer que vous ne pouvez pas prendre vos pilules, seul.

Ergothérapeute : Hein c'est important hein de bien prendre vos pilules hein parce que ça aide hein pour le parkinson.

Fille : En fait, pas du tout. Mon père a un parkinsonisme précisément parce que la médication du parkinson ne fonctionne pas sur lui. Il n'a donc aucune pilule pour traiter le parkinson.

Antoine : (En pensant qu'il a intérêt à gérer lui-même ses pilules) Je peux prendre mes pilules, seul. 

Infirmière : Selon la loi, si les préposés vous donnent vos pilules, il faut les mettre dans un pilulier arrangé par le pharmacien. Alors, les préposés peuvent vous aider à ouvrir le pilulier. Sans cela, ils n'ont pas le droit de vous aider à ouvrir vos boîtiers. 

Antoine : J'ai besoin d'aide un peu pour ouvrir mes boîtes, mais je peux leur dire quelle boîte quand j'ai de la misère.

Infirmière : Non, les préposés n'ont pas le droit de faire cela. Alors, vous allez prendre un pilulier et tout va bien aller.

Antoine : Je vais le faire seul.

Infirmière : Vous ne pouvez pas seul.

Fille : (Exaspérée) Il vous a dit qu'il allait les prendre seul. C'est réglé.

Infirmière : Il ne peut pas. Qu'arrivera-t-il s'il ne peut pas ouvrir le boîtier d'un médicament?

Fille : S'il ne parvient pas à ouvrir un boîtier, il demandera de l'aide pour marcher jusqu'au trottoir dehors. Ça, c'est légal, non? Il amènera son boîtier avec lui. Puis il demandera à quelqu'un dans la rue de l'aider à ouvrir son boîtier. Et c'est conforme à la loi d'aider quelqu'un dans la rue, même si ce n'est pas conforme à la loi qu'un préposé aide une personne âgée, maître de son esprit, à ouvrir son boîtier.

Infirmière : Vous comprenez, ce n'est pas comme cela qu'il faut faire.

Fille : Ça suffit. Maintenant, on a une partie de Scrabble à finir. Alors papa, tu en es à 535 points et moi à 327. 

Antoine : (Regardant sa fille  d'un ton taquin) Alors, c'est bien notre partie de Scrabble du 28 avril 2015, n'est-ce pas ?

***

Les intervenantes offusquées quittent les lieux. Pas croyable, pensent-elles! Il y a des gens sur cette planète qui ne comprennent vraiment rien. Même si on prend le temps de leur expliquer, lentement, avec des mots simples, ils ne comprennent carrément pas! En poursuivant leur partie de Scrabble, la fille et le père tentent de se concentrer sur le jeu en faisant semblant d'y prendre toujours le même plaisir. Les pensées se prolongent intérieurement. Le père se dit: mais qui sont ces gens qui veulent me dire comment vivre? Pourquoi on me répète toujours les mêmes questions? De toute manière, je ferai bien à ma tête. 

La fille continue également dans ses pensées solitaires: Ah! Grr! En pleurant son âme. Mais quel univers kafkaïen! Laissez-nous tranquilles et libres de vivre!

Il est extrêmement difficile pour une personne âgée en perte d'autonomie physique, mais complètement autonome mentalement, de faire respecter son intégrité physique et morale. Pour y parvenir, il faudrait écouter, vraiment écouter ce que la personne âgée dit et tente de communiquer sans prétendre qu'il y aurait une seule personne au monde qui serait mieux placée qu'elle-même pour déterminer ce dont elle a besoin. Il faudrait utiliser la loi avec souplesse au service de la personne âgée, non pas réduire la personne âgée comme une mise en purée dans le blender de la loi!

Hélène Makdissi, Québec

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