Santé mentale: pourquoi assassiner l'espoir?

Nathalie Hébert et Luc Vigneault... (Photo Le Soleil, Patrice Laroche)

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Nathalie Hébert et Luc Vigneault

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Le Soleil

Depuis plusieurs années, mon travail consiste à combattre les préjugés et à pourfendre la stigmatisation des personnes atteintes de problèmes de santé mentale.

J'ai fait de mon histoire personnelle une force, non seulement pour ces dernières, mais aussi pour mes collègues professionnels du domaine de la santé ainsi que pour tous ceux et celles qui accompagnent les personnes atteintes et leurs familles. Je crois sincèrement au rétablissement et à l'espoir d'une vie meilleure - j'en suis un bon exemple - et j'en ai fait le combat de ma vie, notamment dans le cadre de mon travail à l'Institut universitaire en santé mentale de Québec.

Aujourd'hui, ironiquement, mon épouse et moi vivons une situation de stigmatisation et de rejet de la part du Centre jeunesse de Québec que je tiens à dénoncer publiquement parce que blessante, discriminatoire et surtout parce qu'elle tue l'espoir.

Depuis 2005, Nathalie et moi caressons le rêve de devenir parents. Ayant déjà eu moi-même le bonheur de fonder une famille, je souhaite maintenant pouvoir vivre à nouveau cette grande joie avec ma femme. Ainsi, après quelques années d'essais infructueux, nous nous sommes tournés vers la fécondation in-vitro. À l'époque, le programme n'est pas remboursé par le gouvernement, mais rien ne peut nous empêcher de réaliser notre rêve, pas même les milliers de dollars exigés par la clinique. Malheureusement, l'expérience tourne court, et nous devons faire le deuil d'un «enfant de nous». Après mûres réflexions, nous décidons d'adopter un enfant, québécois de surcroît, car nous croyons que nos parcours de vie respectifs feront de nous des parents encore plus aptes à accompagner un enfant référé par l'entremise de la banque mixte du Centre jeunesse de Québec.

C'est donc en janvier 2011 que commencent les rencontres et les échanges entre nous et une représentante du Centre jeunesse, et en mars de la même année, nous sommes officiellement inscrits sur la liste d'attente.

En mars 2012, une lettre nous confirme que notre dossier est complet (information sur notre situation financière, médicale et personnelle). Il contient aussi des références fournies par notre médecin de famille.

En avril 2013, le Centre jeunesse de Québec nous confirme que nous sommes les premiers sur la liste d'attente pour l'évaluation psychosociale, et que nous serons probablement convoqués à l'automne 2013 pour une première rencontre.

En mai 2013, on nous contacte afin de nous demander si nous voulons accueillir une fratrie de deux enfants, âgés de 8 et 12 ans. Après 24 heures de réflexion, nous déclinons l'offre qui nous est faite car nous préférons accueillir qu'un seul enfant.

Et s'installent alors les préjugés qui ne disent pas leur nom.

Après plusieurs mois de silence, et à la suite de multiples appels téléphoniques de notre part, une rencontre a lieu avec une travailleuse sociale, au mois de mars 2014. Madame nous informe alors que le but de ce rendez-vous n'est pas de compléter l'évaluation psycho-sociale exigée dans toute procédure d'adoption, mais qu'il s'agit bien plutôt d'une pré-évaluation à cause de nos antécédents médicaux (outre ma situation personnelle bien connue publiquement, mon épouse a déjà connu un épisode d'arrêt de travail pour troubles d'adaptation). Malgré des questions très souvent tendancieuses, nous répondons à toutes ses demandes et nous consentons à ce qu'elle puisse interroger à nouveau les médecins généralistes et spécialistes qui nous ont suivis par le passé.

Deux mois plus tard, au hasard d'une rencontre fortuite, elle nous informe que notre dossier ne pose pas problème.

Enfin, c'est en septembre 2014 - près de trois ans et demi après le dépôt de notre demande - que nous est communiquée verbalement la décision du Centre jeunesse. Selon les dires de la travailleuse sociale, le Centre reconnaît que nous ferions d'excellents parents, que nous sommes tout à fait capables et aptes à nous occuper d'un enfant. Que le psychiatre qui me suit confirme que je n'ai pas de problème de santé mentale et qu'il n'a aucune objection à notre projet d'adoption. Toutefois, un médecin généraliste a soulevé une inquiétude : si l'enfant devait nous être éventuellement retiré pour cause de retour dans sa famille biologique - ce qui se produit dans environ 5 % des cas - cette situation pourrait engendrer chez Nathalie un nouveau trouble d'adaptation (ce médecin a, depuis, nuancé ses propos sur la base de considérations d'ordre général, en précisant que la situation personnelle de Nathalie ne nuisait pas à la prise en charge et à l'éducation d'un enfant, et l'a fait savoir au Centre jeunesse). Qu'une telle hypothétique possibilité soit source de peine et de tristesse, nous en convenons aisément. J'en aurais, Nathalie aussi, et certainement n'importe quel mère ou père en pareille situation. Mais un problème de santé mentale? Même les spécialistes les plus aguerris ne peuvent affirmer une telle chose. Précisons aussi que si le Centre jeunesse a pour mandat de «trouver des parents aux enfants confiés à ses soins», il n'est pas redevable des suivis auprès des parents adoptifs après un retrait (lorsqu'il se produit). Il n'entre donc pas dans son mandat de se soucier des éventuels impacts d'une telle situation.

Bref, sur la base d'un énorme préjugé, on a assassiné l'espoir.

Parce que nous refusons d'abdiquer, parce que nous sommes convaincus que notre rêve ne peut pas mourir, nous avons multiplié les démarches. C'est ainsi que l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec considère qu'à la lumière des informations et des documents que nous avons déposés, il y a matière à enquête auprès des travailleuses sociales affectées à notre dossier. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, auprès de qui nous avons déposé une plainte, nous confirme qu'elle fera, elle aussi, enquête sur les procédures du Centre jeunesse de Québec à notre égard. Malheureusement, malgré nos demandes répétées, outre un simple accusé-réception, nous n'avons toujours pas reçu de réponse officielle de la part de Mme Lucie Charlebois, ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse et à la Santé publique, de qui relève le Centre jeunesse de Québec.

Par ailleurs, depuis le début de l'année, nous avons reçu de nombreux appuis émanant de plusieurs organismes oeuvrant dans le domaine de la santé mentale, ainsi que de plusieurs professionnels du réseau de la santé, dont la chef médicale du programme de psychiatrie périnatale de l'Institut universitaire de santé mentale du Québec et experte en évaluation des compétences parentales chez les adultes atteints de troubles mentaux.

Le Centre jeunesse de Québec - qui persiste à maintenir sa décision malgré tous les avis des experts qui appuient notre démarche - a posé un jugement discriminatoire, stigmatisant et empreint de préjugés à notre égard. Nathalie et moi, ainsi que tous nos médecins traitants, savons que nous serions des parents responsables et parfaitement aptes à nous occuper d'un enfant. Nous acceptons le fait qu'il puisse y avoir une période d'adaptation, que nous aurons possiblement à apprivoiser l'enfant qui nous serait confié. Nous sommes aussi ouverts à la collaboration avec les intervenants et à la présence des parents biologiques dans la vie de l'enfant, malgré la prétention du Centre jeunesse. Nous avons la capacité d'aimer un enfant qui serait différent de nous.

En cette Semaine nationale de la santé mentale, il nous apparaît important de mettre en lumière le double discours du réseau de la santé en matière de santé mentale. Tous les jours, le personnel - mes collègues! - de l'Institut universitaire en santé mentale travaillent de façon acharnée au rétablissement de personnes qui vivent un problème de santé mentale, pendant qu'une autre organisation, relevant du même centre intégré (CIUSSS), stigmatise et entretient des préjugés qu'elle devrait au contraire combattre et dénoncer.

Aujourd'hui, nous demandons aux dirigeants du Centre jeunesse de Québec de rétablir l'espoir.

Luc Vigneault, pair aidant consultant

Chargé de cours à la faculté de médecine de l'Université Laval

Conférencier international sur le rétablissement

Président des Porte-voix du rétablissement (Association québécoise des personnes vivant (ou ayant vécu) un trouble mental)

(En annexe) La liste des personnes et des organismes appuyant notre démarche (à jour le 30 avril 2015)

Dr Marie-Josée Poulin, md, frcpc, psychiatre, chef médicale du programme de psychiatrie périnatale, experte en évaluation des compétences parentales chez les adultes atteints de troubles mentaux, Institut universitaire en santé mentale de Québec, professeure adjointe de psychiatrie, Université Laval, enseignante invitée, Université McGill, chercheuse clinicienne au Centre de recherche du CHU

Les psychiatres :

Dre Marie-Luce Quintal, Dr Roch-Hugo Bouchard, Dre Marie-Josée Filteau, Dr Hubert Wallot, Dr Marc-André Roy et Dr Paul Jacques

Madame Chantale Thériault, chef d'unités du CTR de Nemours et de la clinique externe des Troubles psychotiques (Centre intégré universitaire en santé et services sociaux - Institut universitaire en santé mentale de Québec)

Mme Marie-France Demers, pharmacienne

Les associations suivantes : Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec, Revivre, Regroupement des organismes de base en santé mentale, Les porte-voix du rétablissement, Contrer la stigmatisation en santé mentale (portail Web), Société québécoise de la schizophrénie, Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale

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