Monsieur Barrette, écoutez nous!

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L'auteur de cette lettre rappelle au ministre Gaétan Barrette que les pratiques de médecine familiale sont toutes différentes, et que chacune de ces pratiques a une place très importante dans le système de la santé.

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Après avoir fait en un baccalauréat en sociologie, j'ai décidé de refaire mes cours en sciences pures au cégep pour pouvoir entrer en médecine. Je trouvais passionnant l'idée que je pourrais éventuellement aider des gens en besoin et améliorer leur qualité de vie.

Lorsque j'ai complété ma formation comme médecin en 1994, j'ai débuté ma carrière à faire de l'urgence. Ce domaine me passionnait et j'avais le sentiment d'aider, mais également de voir le résultat immédiat de mes interventions auprès des patients qui me consultaient. Je faisais également beaucoup de dépannage d'urgence en région éloignée, faisant jusqu'à 80 heures de travail par semaine. Tout au cours de mes nombreuses années d'urgence, je faisais du bureau en cabinet et je suivais des patients en médecine familiale.

À travers les années, j'ai toujours suivi des patients en cabinet, alliant urgence, hospitalisation et suivi en milieu spécialisé. J'ai également donné un coup de main à mes confrères chirurgiens de l'IUCPQ, qui constataient que la majorité de leurs patients pré-opératoires et post-opératoires en chirurgie baryatrique n'avaient pas de médecin de famille. Je faisais un travail de suivi spécialisé, mais mon rôle était bien plus étendu. Je voyais alors les patients entre autres pour leur asthme, leur diabète ou leur dépression. Manque de temps, j'ai malheureusement dû abandonner cette activité.

Je travaille également actuellement en centre de détention, un milieu qui est en manque criant d'effectifs, avec une population polytoxicomane, psychiatrisée, sans ressources, et souvent sans médecin de famille. Je suis aussi présent de façon hebdomadaire en CHSLD, et il me fait plaisir de voir en équipe multi mes patients âgés en soins terminaux.

J'ai la grand chance d'accueillir mes patients car je travaille en médecine familiale dans une clinique de Québec. Je leur consacre trois jours et demi par semaine. Après vingt ans de pratique, je les connais bien, leur particularités, leur famille, leur craintes et leur faiblesses. Nous avons vécu ensemble la maladie, le divorce, les troubles d'adaptation, et tous les petits et grands événements de leur vie. Et c'est pour cela que j'ai choisi la médecine familiale.

Chacun notre histoire

Vous avez ici un bref aperçu de ma vie professionnelle. Mais chacun de mes confrères médecin de famille a son histoire à raconter. Il y en a qui font plus de psychiatrie, d'autres qui font plus de gériatrie ou de suivi de diabète ou de grossesse. Il y en a qui font entre autres de l'urgence, des soins intensifs, des cliniques d'adolescents ou du sans rendez-vous.

Les pratiques de médecine familiale sont toutes différentes, et chacune de ces pratiques a une place très importante dans le système de la santé. L'équilibre des différentes pratiques individuelles de la médecine familiale fait que nous pouvons combler, entre collègues médecins de famille, les demandes dans le milieu de la santé.

Le ministre Barrette, étant radiologiste, nous compare aux médecins des autres provinces. Il nous dit que nous travaillons moins que nos confrères à l'extérieur du Québec, et que nous prenons moins de patients à charge. Toutefois, les médecins de famille extérieurs au Québec ne sont à peu près pas impliqués en milieu hospitalier comme nous. Le médecin de famille québécois fait de l'hospitalisation, de l'urgence, du dépannage en région, de l'anesthésie, des soins particuliers, des suivis en clinique du sein, de l'assistance opératoire, des soins palliatifs, pour ne nommer que quelques domaines.

Les médecins spécialistes de tous les domaines, étants également dépassés par un système de plus en plus lourd, renvoient rapidement aux médecins de famille leurs patients qui sont en période post-opératoires ou en post-hospitalisation. Combien de médecins spécialistes confient également leur examens pré-opératoires aux médecins de famille? Tout cela augmente notre charge de travail.

Il faut mentionner aussi la charge administrative qui s'alourdit, une charge bénévole qui réduit le temps que le médecin peut consacrer à ses activités cliniques de prise en charge.

Si le Dr Barrette impose des quotas aux médecins de famille, il va certainement y avoir une mutation des services que nous offrons, au détriment des autres services qui ne seront plus assurés par nous. Et c'est à partir de ce moment que le danger de déséquilibre affectera nos salles d'urgences, nos salles d'accouchements, nos soins spécialisés et toutes les autres sphères dont le médecin de famille assure le service. 

Notons que même en cabinet, certains médecins de famille choisissent de voir moins de patients puisqu'ils ont une clientèle lourde gériatrique ou psychiatrique. Et ceci est un choix tout à fait valable et responsable envers leur clientèle.

Monsieur Barrette va-t-il imposer des quotas aux médecins qui sont jeunes mères de famille, ou mono-parentales? Ou aux médecins de famille qui ont choisi de pratiquer à temps partiel, dans cette profession libérale? Et comment cela affectera les médecins de famille qui ont d'autres domaines d'expertise, qui ne font que deux jours de suivi par semaine, mais qui sont utiles dans bien d'autres sphères de la médecine au Québec??

Danger: s'il s'agit tout simplement d'un calcul comptable du nombre absolu de patients par médecin, Il sera beaucoup moins intéressant pour un médecin de famille de prendre des cas complexes. Pour atteindre le quota de Monsieur Barrette, les gens âgés, les cas lourds de médecine, les diabétiques complexes, les problèmes psychiatriques auront beaucoup plus de difficulté à se trouver un médecin. 

N'oubliez pas qu'un quota absolu veut dire, moins de temps pour voir chaque patient, pour les écouter. Moins de disponibilité, plus d'attente avant d'avoir accès au médecin.

Croyez-moi, un médecin de famille peut suivre un nombre moindre de patients et avoir une charge de travail plus importante qu'un autre médecin qui traite plus de dossiers, mais moins complexes.

Un grand déséquilibre nous attend

J'ai peur de la loi 20 de Monsieur Barrette. Je suis spécialiste en médecine familiale, une belle spécialité qui touche la vie de millions de Québécois. Malheureusement, un grand déséquilibre nous attend. Et encore une fois, ce sont nos patients qui vont en souffrir. 

Peut-être que sur papier, il y aura plus de patients suivis par un médecin de famille, mais cette statistique trompeuse masquera une détérioration de la qualité des soins, le temps réduit passé avec le médecin de famille, et le désintéressement de nos étudiants en médecine à choisir cette spécialité. Elle ne montrera pas non plus la difficulté pour un patient atteint de pathologies complexes de se trouver un médecin traitant. 

Elle ne reflètera pas non plus la carence de services dans certains domaines de la médecine qui pourraient être abandonnés par le médecin afin de « rectifier » sa pratique pour satisfaire vos exigences.

Devrais-je délaisser les autres sphères de ma pratique, dans lesquelles je suis fort utile, pour satisfaire vos statistiques? 

Monsieur Barrette, venez passer du temps avec moi au travail, vous pourriez peut-être me dire quelles activités je devrais cesser, et quelle couverture de garde en disponibilité je devrais laisser. Ma pagette est allumée et je suis disponible 24 heures par jour, sept jours sur sept, pour trois différents systèmes de garde. Et je prends un mois de vacances par année.

Vous m'aiderez également à annoncer à mes patients qu'ils vont me perdre pour satisfaire vos normes; dire à mes confères surchargés que leur pratique doit changer au détriment de leurs patients. 

J'espère que vous offrirez le service après vente de votre loi, car il y aura certainement une grande file d'attente de citoyens et de travailleurs de la santé insatisfaits. Froidement, toutefois, vous saurez faire parler vos fameuses statistiques en votre faveur.

Notre président à la Fédération des médecins omnipraticiens a tenté de vous le dire de toutes les manières, mais vous ne nous écoutez pas, nous, les médecins de famille d'expérience. Nous vivons dans ce système depuis longtemps. Votre historique comme président de la Fédération des médecins spécialistes vous suit. Il ne va pas sans dire que votre dédain de longue date pour la médecine de famille m'atteint, et attriste beaucoup les milliers de patients que nous suivons et qui nous parlent de vous dans nos bureaux.

Allez sur le terrain monsieur Barrette, et prenez des notes sur les vraies choses. Pas vos papiers couverts de chiffres et de statistiques. Si vous placez le citoyen en premier, comme vous dites, n'imposez pas de contraintes statistiques aux médecins de famille, mais aidez-nous à simplifier le travail en bureau et à alléger les tâches administratives. Augmentez les ressources et le nombre d'infirmières pour que nos heures passées en bureau soient productives et que nous puissions consacrer le maximum de notre temps à nos patients, « vos citoyens ».

Stefan Brouw, médecin de famille

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