Pourquoi pas un Parti des régions?

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Dans la foulée des mesures d'austérité du gouvernement Couillard, les régions du Québec crient à l'abandon.

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Le Soleil

Où s'en vont les régions? Dans la foulée des mesures d'austérité du gouvernement Couillard, les régions du Québec crient à l'abandon. Avec l'abolition des Conférences régionales des élus (CRÉ), elles se retrouvent sans gouvernance régionale. Après avoir obtenu de longues luttes une décentralisation et une régionalisation des services gouvernementaux, les régions perdent ces acquis au profit d'une forme de «dérégionalisation» prônée par le gouvernement actuel. Quelles réflexions doit-on en tirer?

La reconnaissance des régions

La reconnaissance des régions est le fruit d'une longue lutte. Dans le sillage de la Révolution tranquille, axée sur la modernisation du Québec, les visons de planification et de développement des régions reflètent des préoccupations centralisatrices et urbaines. On conçoit celles-ci comme des régions ressources au bénéfice des villes-centres, le tout reposant sur le principe des «pôles attractifs» : plus les villes-centres se développent plus les régions en bénéficient.

Après des années de revendications régionales, le gouvernement provincial accepte d'encourager le développement régional sur la base d'une certaine décentralisation des organismes gouvernementaux et d'une prise en charge régionale et locale des priorités de développement. On crée des régions administratives (mises en places en 1966 et réorganisées en 1987) et des Conseils régionaux de concertation et de développement (CRCD). Les CLD voient le jour en 1998 et visent le développement de l'entrepreneuriat et la création d'emplois. En 2004, les CRÉ remplacent les CRCD. Elles représentent au sein de chaque région l'interlocuteur privilégié du gouvernement en matière de développement régional. 

Ces structures (CRÉ, CLD, Solidarité rurale, etc.), valorisant la concertation et de développement du Québec régional et rural sont-elles devenues embarrassantes et menaçantes pour le pouvoir central? Prenaient-elles trop de place sur l'échiquier politique? Craignait-on, ironiquement, qu'elles prennent trop bien en charge le développement des régions?

Une question de pouvoir?

Pourquoi a-t-on aboli les CRÉ? La raison avouée par le gouvernement a trait à leurs coûts de gestion et d'administration trop élevés (entre 30 et 40 % de leur budget). Pourquoi alors ne pas leur avoir imposé un plafond administratif ne dépassant pas 20 ou 25 %? Mais pour plusieurs, la raison non avouée des abolir est qu'elles représentaient une menace pour les partis nationaux car, dans certaines régions, elles étaient devenues presque des gouvernements régionaux.

Il était devenu difficile, sinon impensable, pour un gouvernement en place de venir à l'encontre de priorités régionales faisant consensus. Par leurs actions de concertation et de développement, les CRÉ exerçaient un pouvoir régional bien difficile à contourner par les gouvernements. N'étaient-elles pas devenues des irritants pour un gouvernement qui pouvait se sentir obligé de rendre des comptes aux régions. 

Un Parti des régions?

Quelles leçons peut-on tirer de l'abolition des CRÉ? Contrairement au gouvernement provincial et aux municipalités, les régions n'ont jamais eu une existence politique légale. Le désirent-elles vraiment? Les partis politiques flirtent avec les régions sans être véritablement des partis dédiés aux régions. Les régions ont toujours été des hameçons électoraux pour les partis. 

On reproche souvent aux «vieux partis» de ne pas avoir un projet de société mobilisateur. Que les régions prennent leur place, leur part du pouvoir, n'en serait-il pas un? Le Québec n'est-il pas la somme de ses régions? Cette idée d'un Parti des régions a déjà été évoquée par plusieurs. Dans un Parti des régions, les souverainistes et les fédéralistes, les gens de la gauche, de la droite et du centre n'auraient qu'un centre d'intérêt : le développement des régions, l'avènement d'un véritable Québec des régions, tant les régions rurales qu'urbaines, un véritable parti axé sur des territoires d'appartenance.

Imaginons un gouvernement majoritaire dirigé par un Parti des régions. Il pourrait modifier la carte électorale afin que la répartition des sièges se fasse dans le respect d'un compromis entre le principe «une personne-un vote» et celui d'une représentativité territoriale. En attendant de prendre le pouvoir, un Parti des régions jouerait un rôle essentiel s'il en venait à détenir la balance du pouvoir. 

La mise en place d'un Parti des régions avec une vision territoriale du Québec et un modèle inclusif comprenant les régions rurales et urbaines s'avèrerait une force politique incontournable et plus, une sorte de deuxième Révolution tranquille. Un Parti des régions permettrait d'atténuer le fossé qui sépare les régions des grands centres. Dans les villes, on connaît très mal la réalité des régions et vice versa. 

Mais on s'en doute bien, la création d'un Parti des régions rencontrerait son lot d'embuches. Les premières ne viendraient-elles pas d'abord des députés en place qui se retrouveraient dans un cul-de-sac ou du moins dans une situation inconfortable. Coincés entre leur allégeance de parti et leur intérêt pour leur région, ils auraient pour la plupart le réflexe de vanter les mérites de leur parti comme étant la meilleure voie pour soutenir le développement des régions. 

Une Chambre des régions?

Une autre façon d'asseoir le pouvoir politique des régions sur des bases solides ne serait-elle pas de doter le Québec d'une Chambre des régions, une idée déjà avancée par Jacques Parizeau dans le cadre de l'élaboration d'une éventuelle Constitution du Québec : «Y aura-t-il une Chambre du Parlement, ou deux? La seconde Chambre sera-t-elle élue? Sera-t-elle une Chambre des Régions ou une sorte de Sénat?» (Jacques Parizeau, «Un changement de stratégie au PQ?», La Presse, 16 août 2004).

De la Gaspésie à l'Abitibi, la coalition Touche pas à mes régions! tente de créer une mobilisation des régions pour contrer les mesures d'austérité imposées par le gouvernement Couillard. Malgré les distances, on cherche à créer des liens de solidarité dans l'espoir de faire fléchir le gouvernement. Est-ce suffisant? Penser qu'on va ainsi ébranler ce gouvernement donne la mesure de tout le désarroi qui règne dans le monde régional et rural.

La coalition Touche pas à mes régions! qui est pour le moment en phase réactive, saura-t-elle converger vers des actions audacieuses et plus structurantes à long terme? Une solidarité interrégionale est-elle possible au Québec au point d'en venir à convoiter le pouvoir jusqu'à maintenant inaccessible aux régions du seul fait qu'elles ne l'ont jamais concrètement recherché? Pourtant, un fait non négligeable, les régions représentent plus de 50 % de la population du Québec. La coalition aura-t-elle assez de courage et de détermination pour créer un Parti des régions, sachant bien que les vieux partis réagiront fortement avec un slogan du genre : «Touche pas à mon pouvoir»? 

Jean-Marie Fallu, historien et auteur

Gaspé

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