CONTE DE NOËL

Le Clochard Céleste

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Le Soleil

Il était une fois un itinérant trouvé mourant le long d'un édifice de Montréal et transporté à l'hôpital au petit matin.

Son état fut jugé sérieux. L'infirmière de garde, Lise, était en service depuis plus de 12 heures, mais elle avait en elle une telle capacité d'empathie que ses compagnes de travail, et même les médecins lui donnaient le surnom de: «La Mère Térésa des couloirs;» parce qu'elle arpentait les couloirs de l'hôpital et distribuait sourires et encouragements à toutes ces personnes qui n'avaient pas d'accès à une chambre, l'hôpital étant toujours débordé de patients. Lorsque l'itinérant y arriva en ambulance, elle fut la première à l'examiner. Comme il n'avait aucun papier, elle écrivit John Doe, comme pour tous les anonymes. 

Elle demanda à un collègue que l'on fasse le nécessaire, prise de sang, pression, etc., avant qu'un médecin l'examine. Puis, elle ouvrit un dossier sous le nom de John Doe, la date, 19 décembre 2014, et attendit les résultats avant de poursuivre le dossier. C'est alors qu'elle s'aperçut que son état de fatigue lui avait fait oublier que l'on était à quelques jours de Noël. Ce fait, en plus de l'arrivée d'un anonyme, déclencha chez elle un refus d'abdiquer et elle décida, sur-le-champ, qu'elle ferait tout pour trouver qui était cet homme et s'il y avait une ou des personnes pour le reconnaître. La première chose à faire, se dit-elle, c'est prendre contact avec un journaliste, pour faire prendre sa photo, et l'aider dans sa quête de l'identité de cet itinérant.

Le lendemain étant un jour de repos, elle se rappela sa promesse et téléphona aux journaux français et anglais. Malheureusement, avec les congés du temps des Fêtes elle ne trouva personne pour s'occuper d'un S.D.F. Alors elle eu l'idée de se présenter à Radio-Canada. À la réception, elle présenta sa requête. On lui demanda d'attendre, le temps d'acheminer sa requête au bon endroit et à la bonne personne. Au bout de 30 minutes, elle vit venir vers elle une femme qui se présenta comme journaliste. Mon nom est Raymonde Primeau, dit-elle, suivez-moi, j'aimerais entendre votre histoire. Bien installé dans le bureau de la journaliste, Lise raconta l'arrivée de ce sans-papier qu'elle nommait John Doe en attendant que quelqu'un puisse le reconnaître grâce, si possible, à un article avec la photo de cet itinérant. Raymonde lui promit de couvrir cette histoire. Ne sommes-nous pas dans une période de l'année où tout peut survenir, même l'impossible? dit Raymonde.

Deux jours passèrent après la première parution sur la page web de Radio-Canada, sans aucune nouvelle. Ce n'est que le matin du 23 décembre que la directrice d'un centre d'accueil pour itinérants, Mme Deblois, se présenta aux bureaux de Radio-Canada et demanda à parler à Mme Primeau. En sa présence, Mme Deblois raconta à la journaliste que cet homme venait régulièrement manger et dormir à l'accueil, mais qu'elle ne connaissait rien de lui, ni son nom ni d'où il vient. En riant elle dit : Je le surnomme, «Le Clochard céleste». 

- Mais pourquoi? demande Raymonde.

- Dans un premier temps parce qu'il me fait penser au roman de Jack Kerouac que j'ai lu il y a plusieurs années. Ce voyageur de l'errance et de son «je-m'en-foutisme» des conventions sociales. 

Dans un deuxième temps, elle avoua qu'il était différent. Pas seulement parce qu'il ne fumait pas, ne buvait pas et je suis à peu près certaine qu'il ne se drogue pas, mais dit-elle : «Il y a en lui une belle luminosité quand il sourit, mais aussi une infinie tristesse. Je ne saurais dire autrement.» De plus, il partage son maigre butin, même l'argent de sa quête, avec les autres S.D.F. comme lui. C'est un solitaire, et pour plusieurs itinérants, un Ange. Petit rire de Mme Deblois avant de poursuivre. «Mais ce monde demeure une énigme pour moi, c'est un monde mythique. Quoi qu'il en soit, je suis triste et consterné qu'il ait été trouvé ainsi. J'irai lui rendre visite à l'hôpital et je demanderai aux autres malheureux, qu'il a aidés, d'avoir une pensée généreuse pour notre clochard céleste.»

Le matin du 24 décembre, c'est une femme élégante et deux hommes qui se présentent aux bureaux de Radio-Canada. Plusieurs remarquèrent l'automobile de luxe dans laquelle ils arrivèrent, avec chauffeur en livrée. Conduit au bureau de Mme Primeau, ceux-ci, sans la moindre gêne, se lovèrent dans trois fauteuils faisant face à Raymonde. La dame prit la parole disant qu'elle reconnaissait cet homme et que celui-ci était leur père, Daniel LeGrand. Elle présenta les deux hommes l'accompagnant comme ses deux frères. Ceux-ci soulignèrent de la tête le propos de leur soeur. C'est notre père dirent-ils, nous en sommes certains. Raymonde, lisant la tragédie dans les yeux de cette famille demande depuis combien de temps ils ne l'avaient pas vu.

Alors la dame, dont la tristesse envahit le visage, ouvre sa sacoche et y prend une photo de famille qu'elle tend à la journaliste. C'est une photo pleine de joie. Il y a toute la famille. Le père, la mère et leurs trois enfants, deux garçons et une fille. Levant un regard interrogateur Raymonde attend la suite. 

«Tout d'abord, dit la dame, je me présente. Je suis Sophie LeGrand et voici mes frères Daniel junior et Claudel. Vous devez savoir que c'est la mort de notre mère Béatrice qui a déclenché, chez notre père, une prise de conscience dont nous n'avions pas prévu les conséquences. Il a travaillé toute sa vie pour monter un commerce informatique qui a fait de nous une famille riche. Notre mère était sa muse, sa compagne, son amie, son amante dit-elle, avec une petite rougeur teintant ses joues. La mort de notre mère, tuée par un chauffard ivre, a fait basculer sa raison. Il est mort, lui aussi, mais de l'intérieur, comme si son âme ne trouvait plus de place pour s'épanouir.»

«Toujours est-il qu'un matin j'ai trouvé une lettre dans laquelle il expliquait qu'il ne pouvait plus vivre ainsi; qu'il confiait la gestion de l'entreprise à mes deux frères, puisque pour ma part, j'ai hérité des gênes informatiques de notre père; et j'ai déjà beaucoup à faire avec notre nombreuse clientèle. Dans sa lettre, continua-t-elle, il nous disait aussi de ne pas pleurer son départ et le chemin qu'il avait choisi, qu'il nous aimait et nous aimerait jusqu'à son dernier souffle. J'avoue qu'à la lecture de cette lettre nous avons pensé au suicide. Ça ne lui ressemble pas, mais il aimait tant notre mère et sa tristesse était telle que cela nous apparut possible. Nous avons fait d'intenses recherches, mais, jusqu'à aujourd'hui, quatre ans après son départ, c'est ainsi que nous apprenons qu'il est à l'hôpital, anonyme et inconnu de tous. Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à cet homme qui, pour vous, n'était somme toute qu'un S.D.F. parmi d'autres?»

Raymonde leur raconta la visite de Lise, l'infirmière qui s'était juré de tout faire pour redonner un nom et sa dignité à cet homme pour lequel elle s'était prise d'affection. Après avoir écouté attentivement le récit de Raymonde, Sophie lui demanda: «Pourrions-nous, ensemble, nous rendre à cet hôpital? Mais d'abord nous devons appeler mon conjoint et les conjointes de mes frères. Notre père a des petits-enfants qu'il ne connait pas. Il sera certainement heureux de les voir.»

«C'est d'accord, répond Raymonde. On se retrouve à l'hôpital.» Ce fut un moment étrange, mais empreint de solennité que la rencontre de cette famille avec Lise, Mme Deblois et Raymonde. Des moments touchants que ces étreintes pour sceller ces retrouvailles. Lise leur avoua que celui qu'ils appelaient «Le Clochard Céleste» était au plus mal. 

«Il va mourir?», demande Sophie. Le regard de Lise, larmes aux yeux, lui donna la réponse. Tous se dirigèrent vers la chambre de Daniel. Lise avait fait en sorte qu'il soit bien rasé, peigné avec soin et un magnifique pyjama plutôt que la jaquette horrible des hôpitaux. Celui-ci avait les yeux fermés, mais on voyait qu'il respirait, même si c'était avec l'aide d'une machine. Ils prirent place autour du lit. Même les enfants étaient conscients de la solennité du moment, aucun ne pleurait. Sophie et ses frères embrassèrent leur père. Ensuite, ils lui présentèrent les enfants, même s'ils ne savaient pas s'il comprenait, et lui tinrent les mains. Un silence solennel remplissait d'amour cette chambre. 

Comme s'il savait avoir un dernier moment à vivre, Daniel ouvrit les yeux. Son regard avait l'acuité de celui qui doit tout englober en très peu de temps. Il eut un léger sourire pour tous et durant près d'une longue minute chacun de ceux qui étaient dans cette pièce ressentirent un tel amour, un amour qui n'avait fait que grandir, surtout dans la solitude que Daniel s'était imposée, qu'ils surent, les uns les autres, qu'ils venaient de vivre le plus beau Noël, un Noël d'amour, un Noël magique.

Le Clochard Céleste ferma les yeux sur ce merveilleux et dernier Noël, comme l'on ferme une porte qui n'était qu'entrouverte.

Raymond Axel Kvist, artiste, Québec

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