CPE : chronique d'une mort annoncée... par un médecin

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(Lettre à monsieur Philippe Couillard, premier ministre du Québec et médecin)

Monsieur Couillard, les médecins ne s'engagent-ils pas envers leurs patients par le serment d'Hippocrate à ne pas leur infliger volontairement la mort?  C'est ce que je croyais jusqu'à ce que je fasse le cumul de tous les gestes que vous avez posés dans le réseau des CPE comme Premier ministre du Québec.  Vous avez ainsi planifié la mort du patient CPE au profit des garderies commerciales.

Pris isolément, chacun des gestes représente un coup dur pour les CPE mais non insurmontable. Une fois placés bout à bout, ils menacent carrément la survie du réseau des CPE. Voici la liste des médecines prescrites aux CPE :

• Limiter les actifs nets des CPE à au plus 180 000$ ce qui représente pour certains CPE constitués de 3 installations, moins de deux semaines de liquidités pour couvrir les dépenses de base et les salaires.  Pas de place pour les imprévus comme une toiture qui fuit, un bris de plomberie qui génère une inondation, etc.

• Maintenir la subvention de cette année au même niveau qu'en 2013-2014. Elle représente un manque à gagner de 2% à 3% considérant l'inflation, les augmentations de salaires (consenties et convenues avec l'aval du gouvernement) et les progressions dans les échelles salariales.

• Moduler les tarifs pour inciter la classe moyenne, par le jeu de la fiscalité, à migrer vers les garderies commerciales, là où la qualité des services éducatifs est en moyenne inférieure à celle des CPE. Cette même modulation aura un effet à moyen terme sur la vie active de plusieurs femmes qui devront quitter le marché du travail choisissant l'équilibre financier de leur famille au détriment de leur épanouissement professionnel.

• Détourner le développement des nouvelles places déjà accordées aux CPE vers les garderies commerciales en dictant de nouvelles règles impossibles à rencontrer pour plusieurs CPE avec qui le gouvernement a pourtant une entente. Comment les CPE pourraient-ils investir une somme équivalente à 50% de la valeur de leurs nouvelles constructions après qu'on ait récupéré leurs actifs, leurs laissant tout juste ce qu'il faut pour soutenir de deux semaines à deux mois d'exercice?

• Pour ce même développement de places, faire fi des recommandations des comités consultatifs régionaux de développement de places, impartiaux et constitués par la loi, dont le mandat était de recommander les projets de développement en fonction de leur faisabilité, de leur pertinence et de leur qualité éducative.

• Comme si ce n'était pas suffisant, une nouvelle ordonnance médicale est en préparation grâce aux recommandations de la Commission de révision permanente des programmes. Le cocktail de médicaments a été choisi, seule la posologie reste à déterminer. En plus d'une série de coupes annoncées, on y lit noir sur blanc qu'on souhaite vouloir engendrer une véritable concurrence entre les organisations qui prennent soin du développement des jeunes enfants de notre société, comme si nos jeunes enfants étaient relégués au rang de produits commerciaux.

On perd de vue qu'à chaque fois qu'une mesure de compression ou d'austérité est appliquée dans le réseau des CPE, les répercussions se feront sentir sur une longue période car, en définitive, ce sont de très jeunes enfants qui les subissent.

Monsieur le premier ministre et médecin, même à faible dose, le cyanure finit par tuer!

Investir pour l'avenir

Vous affirmez que le réseau des CPE coûte cher à notre société pour faire accepter son démantèlement. Le maigre 3 % du budget provincial que nous y consacrons plombe l'économie du Québec paraît-il. Pourtant en économie, la notion de coûts est normalement associée à une estimation de la rentabilité à court, moyen et long terme. Et qui plus est, le calcul de rentabilité doit tenir compte des aspects monétaires si chers à ce gouvernement mais également tenir compte de la rentabilité sur le plan social. Or, ces deux notions de rentabilité sont étroitement liées au développement d'une société saine.  

La qualité des services éducatifs offerts dans les CPE contribuent à la construction d'une société de demain, ouverte sur la différence et inclusive.  Cette même qualité contribue à protéger les jeunes enfants des effets de la vulnérabilité.  Ce facteur de protection aura comme bienfait de réduire les coûts de santé pour ces futurs adultes qui, grâce à un bon départ, seront mieux instruits, auront de meilleurs emplois, auront statistiquement plus de chances d'être en santé et de contribuer pleinement à l'essor de notre société.

Monsieur le premier ministre, faut-il vous inviter à lire l'Énoncé de position du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada sur le développement de la petite enfance où on peut lire : «Tous les médecins doivent aussi bien comprendre les causes biologiques des maladies chez l'adulte et la nécessité de mettre l'accent sur la promotion de la santé et de la prévention pour réduire les liens entre l'enfance et les problèmes de santé plus tard dans la vie». Le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada est certes une organisation crédible à vos yeux puisque vous en tirez une partie de votre connaissance.

D'ailleurs, n'avez-vous  pas été membre du conseil d'administration de cette organisation de 2000 à 2003? Dans cette même étude, on y apprend que «Les preuves laissent entendre qu'à chaque tranche de 1 % de vulnérabilité supplémentaire au chapitre de la maturité scolaire entraîne une réduction de 1 % du PIB tout au long de la vie active de l'enfant». On y apprend aussi que «depuis la mise en oeuvre du programme universel de garderies au Québec, les résultats des élèves aux examens normalisés sont supérieurs à la moyenne nationale» et que «des données probantes issues du programme universel de garderies au Québec indiquent que les coûts du programme sont plus que couverts par l'augmentation des recettes fiscales liée à la présence d'un plus grand nombre de Québécoises sur le marché du travail. Chaque dollar consacré au programme du Québec permet au gouvernement provincial d'obtenir 1,05 $, le gouvernement fédéral recevant 0,44 $».

Monsieur le premier ministre, est-il nécessaire de vous recommander de consulter l'Enquête montréalaise sur l'expérience préscolaire des enfants à la maternelle menée par Danielle Guay, Isabelle Laurin, Nathalie Bigras et Michel Fournier démontrant que les enfants qui sont passés en CPE sont trois fois moins susceptibles d'arriver vulnérables à la maternelle.  

Monsieur le premier ministre, est-il utile de vous proposer d'attendre les résultats de l'enquête Grandir en qualité de l'Institut de la statistique du Québec qui pose un regard sur la qualité des services de garde éducatifs du Québec? Les résultats attendus pour l'automne 2015 pourraient orienter le gouvernement vers les bons choix. Je sais de source sûre que les CPE ont fièrement accepté de bon gré l'évaluation de la qualité de leur milieu et ils attendent avec impatience les résultats. Qu'en est-il des garderies commerciales?

La population québécoise, dont fait partie tous les artisans du réseau des CPE, souhaite tout comme vous le redressement des finances publiques. On peut facilement comprendre que cet objectif vous obnubile et vous aveugle tant il est important. Cependant, l'atteinte de cet objectif ne doit pas se faire au détriment de la génération qui nous suivra. Lui laisser une dette financière n'est certainement pas souhaitable, mais creuser une dette sociale dont les effets priveront les enfants d'aujourd'hui, cette génération de demain, de moyens d'action ne l'est pas plus. Le réseau des CPE est le réseau par lequel le Québec se distingue dans le désir d'offrir les meilleures opportunités de développement à nos enfants.

J'ai le privilège de côtoyer au quotidien les artisans de ce réseau. Je suis convaincu qu'en agissant comme vous le faites, sans véritable consultation, vous vous privez de la richesse, la profondeur et l'engagement des gens qui composent ce réseau et qui ne demandent pas mieux que de contribuer à l'élaboration de solutions bénéfiques pour la société québécoise, pour ses enfants et leur avenir. Monsieur le premier ministre, il n'est pas trop tard pour sauver le patient!

Daniel Lépine, directeur général

Regroupement des CPE des régions de Québec et Chaudière-Appalaches

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