Cri du coeur d'un agriculteur

Les terrains des Soeurs de la Charité, qui... (Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche­­)

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Les terrains des Soeurs de la Charité, qui viennent d'être vendus au promoteur Michel Dallaire

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Le Soleil

Premièrement, je tiens à féliciter Les Soeurs de la Charité pour l'ensemble de l'oeuvre accomplie au cours des deux derniers siècles. D'ailleurs, mes propos ne sont nullement un blâme quant à leur décision de se départir de ces terres agricoles. En effet, j'imagine très bien tout le déchirement et le questionnement de ces femmes ayant atteint un âge respectable qui ont comme seul désire d'assurer la pérennité de leur congrégation.

D'abord, l'agriculteur que je suis aimerait profiter de l'occasion pour donner un petit cours d'agriculture 101 à nos administrateurs municipaux. Nos terres, comme celles des soeurs, ont été défrichées par nos ancêtres à la sueur de leur front, et cultivées depuis les 350 dernières années. Or, saviez-vous qu'il faut de 5000 à 7000 ans pour créer les 40 cm de sol arable que nous nous apprêtons à sacrifier? 

Bravo pour les millions annoncés pour vos fondations respectives, mais je suis de la vieille école qui pense que c'est d'abord avec la terre que l'on nourrit le monde. Vous savez, l'agriculture en ville n'est pas seulement l'affaire des producteurs, mais bien celle de plusieurs milliers de citoyens qui retroussent gazon et qui aménagent leur arrière-cour pour se donner une meilleure qualité de vie. 

Quant à nous, voisin immédiat des soeurs de la Charité, nous sommes propriétaires de nos terres familiales depuis bientôt 75 ans. Je suis donc le témoin vivant de l'ampleur des travaux effectués par ces dernières : nivellement, épierrement, drainage, chemin d'accès, etc., pour en faire le joyau territorial qu'il est à présent, et sur lequel on peut y produire des légumes, des céréales et du foin pour nourrir le bétail (car c'est à cela que ça sert). 

En effet, ces terres ont été le garde-manger des religieuses et des patients du Centre Robert Giffard jusqu'à la fin des années 60. Par la suite, le troupeau laitier de plus de 120 vaches laitières a donné naissance au fameux fromage de la ferme SMA jusqu'en 2007. Depuis ce temps, et jusqu'à présent, ces terres n'étaient pas un champ de foin, M. le maire, mais bien des terres exploitées par des spécialistes du Centre-du-Québec dans la production de céréales. Notons aussi que les semences sont actuellement vendues jusqu'à Dubaï et ailleurs dans le monde. 

Mes craintes en tant qu'agriculteur viennent des réflexions suivantes : à Détroit, on rase des quartiers pour les remettre à l'agriculture, en Égypte, on cultive des pommes de terre dans le désert sur d'immenses superficies et finalement, dans bien des grandes villes du monde, on s'échine même à cultiver sur les toits pour une nourriture de proximité. Cela sans compter les nombreux investisseurs étrangers qui viennent acheter nos terres arables pour nourrir leur pays d'origine. Je m'étonne donc que, lors des voyages à l'étranger de nos élus, personne ne ce soit attardé à l'ampleur des espaces verts qui existent pour nourrir le corps et l'âme, mais qu'on y est plutôt remarqué un carrousel et un miroir d'eau à Bordeaux. On aura l'air de quoi en sacrifiant ces terres agricoles pour y mettre des maisons en rangées? De l'Accent d'Amérique?

En ce sens, je pense qu'il serait temps d'innover au lieu de vouloir «boucher un trou» entre deux quartiers existants. Par exemple, je propose l'idée d'une ceinture verte qui inclurait les 200 hectares des Soeurs de la Charité, les 120 hectares de la Ferme Bédard & Blouin ainsi que les terrains forestiers acquis en 2014 par la ville de Québec (anciennement la colonie de vacances de Bourg Royal). À cet effet, il y a de beaux exemples de ceintures vertes au Canada, (citons notamment Ottawa, Toronto, Vancouver) et partout dans le monde (Sao Paulo et Londres), pour qui veut bien se donner la peine d'y réfléchir. 

Les bienfaits pour la population de côtoyer la nature ne sont plus à démontrer, surtout dans le contexte environnemental actuel. Les Fiducies agricoles fondées par d'autres congrégations sont aussi des exemples d'utilisation responsable du territoire. En outre, je suis certain que plusieurs experts pourront vous démontrer comment loger les futurs arrivants dans la Communauté urbaine de Québec et que l'on peut être plus imaginatif que les solutions proposées actuellement. En effet, le dernier projet annoncé représente une solution à court terme pour loger environ 20 000 personnes, mais sacrifie un espace potentiel de nourriture, de paysage et de nature de premier plan pour 500 000 autres, et ce, à jamais.

Pour en finir avec mon cours 101 sur l'agriculture, je vous dirais que, comme notre ami Benoît des Fromages d'ici a bien fini par apprendre le nombre de fromages faits au Québec, je vous suggère d'apprendre que nous ne sommes pas trois, mais bien plus de 80 agriculteurs dans votre ville et près de 200 dans l'agglomération de Québec à nous lever tous les matins pour nourrir la population d'aujourd'hui et de demain.

J'en appelle aux milliers d'agriculteurs urbains et à la grande population de Québec à «Rester debout» pour une réflexion sur la place de l'agriculture en ville et pas seulement en milieu rural comme semble le suggérer M. le Maire.

Pour finir, j'aimerais vous dire que ce texte m'est venu en jardinant dans l'érablière familiale et cette magnifique forêt que j'aménage dans la belle zone agricole de Beauport depuis 40 ans et ce, dans une vision beaucoup plus lointaine que pour les 20 prochaines années. Que protéger, aménager et rendre accessible ces terres qui me sont chères est la mission pour laquelle j'ai travaillé toute ma vie. En espérant de tout coeur sa conservation pour un héritage aux citoyens de Québec.

Sauvons nos terres agricoles et notre paysage. 

Denis Bédard, Raymonde Blouin et sa relève familiale Nicolas et Sarah Bédard

Ferme Bédard et Blouin

=> L'éditorial de Brigitte Breton sur le sujet

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