La SAQ et le mythe du privé

L'auteur maintient que le public fait un meilleur... (Photothèque Le Soleil)

Agrandir

L'auteur maintient que le public fait un meilleur travail que le privé.

Photothèque Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Le Soleil

La plupart des intervenants qui prônent la privatisation de la SAQ le font sur la base que le secteur privé fait obligatoirement un meilleur travail que le secteur public. Ayant travaillé dans ces deux secteurs, j'ai été à même de constater les forces et les faiblesses de chacun d'eux.

Aussi, je laisse volontairement de côté les arguments subjectifs ainsi que les chiffres à qui on peut faire dire à peu près n'importe quoi, dépendant de quel côté de la clôture on se situe, pour m'en tenir seulement à des faits vécus et vérifiables. Je ne parle pas non plus des prix de détail puisqu'ils sont en fait des taxes indirectes. Il m'apparaît évident à ce niveau que le gouvernement ne voudrait pas encaisser moins que le milliard de dollars qu'il encaisse présentement, et, qu'en plus, le privé devrait aussi y trouver son profit. La conclusion est simple : il ne pourrait y avoir de baisses de prix.

Voici mon argumentaire : imaginons un commerce dans lequel nous mettons en tablette 100 produits de consommation courante, tous de familles différentes, dont le vin serait l'un de ces produits, et que l'on me demande lequel du privé ou du public serait en mesure de faire la meilleure mise en marché sur ces produits. Sans hésitation, je répondrais que le privé ferait une meilleure mise en marché sur 99 de ces produits, mais que le public ferait une meilleure mise en marché sur le vin. Voici pourquoi.

Dans le privé, on vend l'espace de tablette, la plupart du temps au plus offrant, et on s'arrange pour maximiser la profitabilité en faisant le maximum de ventes avec le minimum de produits et le minimum d'espace tablette. C'est dans l'ordre des choses et c'est tout à fait normal. Cependant, il s'agit de concepts qu'il ne faut pas appliquer dans la mise en marché du vin. D'une part, seuls les gros producteurs auraient les moyens d'acheter de l'espace tablette alors que l'industrie du vin est composée en majeure partie de petits producteurs, et, d'autre part, quand on parle de vin, on parle de millésimes, de cépages, d'ensoleillement, de terre rocheuse, etc. En d'autres termes, chaque vin est différent de son voisin et c'est pourquoi il faut maximiser et non minimiser le nombre de produits en magasin. Et c'est là que le secteur public bat le secteur privé à plate couture. Et cela est probablement dû en bonne partie à l'historique des monopoles d'État à travers l'Amérique du Nord. La profitabilité à tout prix n'était pas leur raison d'être principale.

Il faut également se rappeler que les épiciers ont eu l'autorisation de vendre du vin il y a plusieurs décennies déjà. Il s'agissait et s'agit toujours de vin obligatoirement embouteillé au Québec, mais le principe est le même. Que pensez-vous que les grands de l'alimentation ont fait dès le tout début? Ils ont simplement fait ce qu'ils savent faire de mieux, c'est-à-dire vendre l'espace de tablette et minimiser le nombre de produits en magasin. Et tout un chacun s'entend pour dire que, ce faisant, les épiciers, par leur propre faute, n'ont jamais connu les succès espérés.

J'ai d'ailleurs été témoin d'histoires d'horreur quand je travaillais en alimentation. En voici un exemple : un des grands de l'alimentation vendait à haut prix 100 % de son espace tablette dédié au vin à un seul embouteilleur, Vincor, une entreprise ontarienne aujourd'hui propriété de Constellation Wines de New York. Et cette même entreprise le fait encore aujourd'hui. Cela signifie que ce géant de l'alimentation élimine en partant les cinq autres embouteilleurs comme si les vins embouteillés par ces derniers ne faisaient pas le poids. Elle prive ainsi les consommateurs d'excellents vins qui devraient avoir leur place en épicerie. Et je n'ai aucune raison de croire que les épiciers agiraient différemment si un jour ils remplaçaient la SAQ.

Les petits producteurs qui, la plupart du temps, ont des vins considérés comme uniques, ne pourraient concurrencer les Gallo et autres gros producteurs de la planète qui avanceraient des millions de dollars pour acheter le maximum d'espace en magasin. Ce ne serait rien de moins qu'un désastre pour les petits producteurs et, par voie de conséquence, pour les consommateurs qui auraient moins de choix.  

Certains diront que c'est facile à dire considérant qu'il n'y a pas de comparaison possible puisque les provinces avoisinantes de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick sont également des monopoles au même titre que la SAQ. Tournons-nous alors vers les États-Unis où il y a encore une vingtaine de monopoles d'État, dont le New Hampshire et la Pennsylvanie, deux États proches du Québec. Ces deux États sont entourés par d'autres États où les boissons alcooliques sont vendues par le privé.

Eh bien, plus de 25 % des vins vendus par la Pennsylvania Control Board le sont à des consommateurs d'États avoisinants. Pourquoi? Leurs succursales ont, notamment, une bien meilleure sélection, un meilleur service et des prix similaires d'une succursale à l'autre. Et le même phénomène se produit avec le New Hampshire Liquor Commission. Et, pourtant, personne ne parle de privatiser le commerce de l'alcool en Pennsylvanie ou au New Hampshire. Les consommateurs voient la différence et réalisent qu'ils sont mieux servis par le secteur public.

Mais il y a un autre argument très important qui milite contre la privatisation de la SAQ. Il s'agit des spiritueux qui peuvent facilement être imités (fausse étiquette, fausse bouteille, faux produit). Il serait très tentant pour le privé d'acheter ces faux spiritueux, à des prix dérisoires, sans que le client ne s'en rende compte. Il faut d'ailleurs visiter l'entrepôt de la SAQ consacré à l'entreposage d'alcool de contrebande ou d'alcool frelaté saisi par les différents corps policiers pour réaliser à quel point ce problème est majeur.

Le mythe voulant que le privé puisse  faire une meilleure mise en marché demeure un mythe en ce qui concerne l'alcool. En ce qui me concerne, je maintiens que le public fait un meilleur travail que le privé. Et je ne changerai pas d'opinion tant et aussi longtemps qu'on ne m'aura pas démontré le contraire.

Gaétan Frigon, président exécutif, Publipage, Montréal

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer