Octobre 1914: la grande armada du Québec

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Le premier ministre Robert Borden (en 1927)

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Il y a cent ans se mettait en branle la « grande armada du Québec », représentant à cette époque la plus importante mobilisation de troupes au Canada. Ce premier contingent du Corps expéditionnaire canadien (CEC) comprend 31 000 hommes, entraînés à Québec avant d'être embarqués sur des navires en direction de la baie de Gaspé où se rassemble cette imposante flotte de navires en vue de la traversée de l'Atlantique qui se déroule entre le 3 et le 14 octobre 1914. Quelle signification a pu avoir cet événement dans l'histoire militaire canadienne et pour le Québec?

La Grande-Bretagne entre en guerre le 4 août quand l'Allemagne enfreint la neutralité du territoire belge. En tant que dominion britannique, le Canada se retrouve de facto en état de guerre. Le gouverneur général en fait l'annonce dès le lendemain. Il reste maintenant à définir comment le Canada prendra part au conflit. 

Le 18 août, lors d'une séance extraordinaire, le parlement canadien alloue 50 millions$ pour la constitution d'une armée et fait appel, pour le moment, à l'enrôlement volontaire. Le premier ministre Robert Borden confie la charge de l'organisation de l'armée (recrutement et entraînement des troupes pour un service outre-mer) aux bons comme aux mauvais soins du coloré ministre de la Milice, le colonel Sam Hughes, un militaire détestant les Canadiens français et se méfiant des Britanniques. 

Peu de place aux Québécois

En peu de temps, quelque 32 000 hommes s'enrôlent sur une base volontaire et majoritairement des citoyens canadiens nés en Grande-Bretagne. À l'époque, l'armée est encore une chasse-gardée des  Britanniques, peu à peu accessible aux Canadiens anglais et pratiquement fermée aux Canadiens français. D'ailleurs, avant 1904, seuls des militaires britanniques pouvaient occuper des postes de hauts officiers de la milice canadienne. En 1913, seulement sept officiers de la Milice parmi les cinquante-huit sont des Canadiens français. On prendra beaucoup de temps avant d'accorder des postes d'officiers à des Canadiens français ou Québécois. Les Québécois francophones sentent qu'ils n'ont pas leur place dans l'armée canadienne. Du premier contingent de plus de 31 000 hommes, 5 700 viennent du Québec et, de ce nombre, seulement 1 250 volontaires sont francophones. 

Consciente que le facteur racial joue dans la motivation à s'enrôler, l'armée canadienne acceptera que soit formé un bataillon canadien-français à l'image des bataillons irlandais et écossais déjà existant. Ainsi, la création du Royal 22e Régiment, à l'automne 1914, viendra galvaniser la fierté d'appartenance des francophones au sein d'un bataillon entièrement canadien-français. 

Valcartier, cité militaire

Devant l'urgence de doter le Canada d'une base militaire d'importance pouvant accueillir de 25 000 à 30 000 hommes, le ministre Hughes, jette son dévolu sur la plaine de Valcartier, au nord-ouest de Québec. Le camp de Valcartier, inauguré le 8 septembre, occupe une étendue de 12 428 acres et sa création nécessitera l'expropriation de 125 agriculteurs. L'aménagement du camp coûtera un demi-million de dollars.

Pressé par le temps, l'entraînement des militaires sera intensif. Le soldat s'exerce à la baïonnette et marche beaucoup en portant une charge de 24 à 32 kilos d'équipement. On lui donne des cours théoriques portant sur la discipline, la loi militaire et les particularités d'une armée en campagne.

Dès le 24 septembre, et pendant six jours, le port de Québec fourmille d'un va-et-vient incessant provoqué par l'embarquement du premier contingent. On charge successivement à bord de navires fournis par l'Amirauté britannique l'artillerie, la cavalerie, les services auxiliaires et quelque 7 670 chevaux, sans compter des canons, des camions motorisés, des véhicules hippomobiles, des caissons, des cuisines roulantes, des provisions et on embarque enfin plus de 31 200 soldats. Le 30 septembre, la population de Québec se rassemble sur les quais pour saluer le départ de ce cortège de 31 paquebots de gros tonnage qui se dirige vers Gaspé.

Le rassemblement de Gaspé

On profite de la grande qualité de mouillage de la baie de Gaspé pour y rassembler cette grande armada du Québec avant d'entreprendre la traversée océanique.

Le ministre Hughes, sentant le devoir accompli, se rend à Gaspé passer en revue une dernière fois ses troupes et les encourager à faire leur devoir et à affronter les épreuves qui les attendent dans la vieille Europe. Le 2 octobre, il sillonne la baie de Gaspé à bord d'un vedette, traversant les lignes de transport et faisant distribuer aux troupes son discours d'adieu « L'Appel du devoir », qui dans un langage vibrant parle d'une « armée d'hommes libres » partis servir et « conserver l'Empire britannique ainsi que les droits et libertés de l'humanité. ».

Le 3 octobre, le convoi se met en branle, escorté par quatre croiseurs auxquels se joindront en cours de route deux cuirassés d'escadre promis par l'Amirauté britannique. La ligne de navires, mesurant plus de vingt et un milles de long, prend trois heures à se rendre du port de Gaspé jusqu'à l'entrée du golfe. Au départ de Gaspé, la flotte qui se dirige officiellement vers Southampton navigue en formation de trois colonnes distantes d'un mille l'une de l'autre en maintenant un intervalle d'un quart de mille entre chaque navire.

Le 14 octobre, cette flotte colossale fait son entrée dans le port de Plymouth, désigné secrètement par l'Amirauté britannique afin de soustraire la flotte canadienne au danger des sous-marins allemands signalés dans la Manche. Il faudra 10 jours pour compléter le débarquement. Ottawa recevra un câble du lord de l'Amirauté, un certain Winston Churchill, exprimant sa satisfaction : «Le Canada envoie son aide à un moment opportun.»

L'envoi de ce premier contingent de soldats canadiens aura été le prélude à un long conflit et à un éveil des Canadiens et des Québécois à prendre davantage leur place au sein de l'armée canadienne. Ainsi, à la lumière de ce conflit mondial, deux formes de nationalisme se manifestent ouvertement. Le nationalisme canadien se définit par rapport à la Grande-Bretagne et celui canadien-français s'affirme au sein du Canada.

Jean-Marie Fallu, historien auteur de l'ouvrage Le Québec et la guerre 1860-1954, Les Publications du Québec, 2003, 205 p.

Gaspé

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