Point de vue

Lettre ouverte aux grands épiciers du Québec

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Le Soleil

À Pierre H. Lessard, président exécutif, Métro
Marc Poulin, président et chef de la direction, Sobey/IGA
Galen G. Weston, président du Conseil, Loblaw/Provigo

Messieurs,

J'ai fait un rêve l'autre nuit, ou plutôt un cauchemar. J'étais dans un de vos magasins où tout semblait normal, les tablettes bien rangées, les employés souriants, les prix au plus bas. Les gens faisaient leurs achats, mais une fois passé la caisse, on se rendait compte que quelque chose n'était pas normal. Ça sentait mauvais, on avait des doutes sur ce qu'on venait d'emballer. Alors, on a tous sorti les denrées de nos sacs et constaté que la viande était avariée, le pain rassis, le fromage moisi, le lait caillé, le yaourt suri et les tomates et fraises pourries.

Un vrai cauchemar ! je sais, ce n'est pas possible dans vos magasins où l'on se soucie tellement de la qualité des aliments offerts. Le moindre signe d'indifférence pour la santé de vos clients serait catastrophique pour vos affaires. Et pourtant, je n'ai pas fait ce cauchemar parce que j'avais mal préparé mon propre souper. Mon expérience indigeste était tout de même basée dans la réalité.

J'étais dans un de vos magasins et je venais de passer la caisse quand la dame juste derrière moi a fait attendre une longue file de clients parce qu'elle voulait un certain type d'une certaine marque de cigarettes et elle trouvait, en bonne énergumène, que la préposée ne lui donnait pas satisfaction. La transaction a pris un bon bout de temps et j'ai vu les clients derrière elle qui roulaient les yeux et piaffaient d'impatience. J'ai quitté le magasin, mais j'imagine qu'elle a fini par acheter quelque chose pour satisfaire sa dépendance.

Et maintenant, bien éveillé, je vous demande de façon franche, pourquoi vendez-vous encore des produits nuisibles pour la santé de vos clients? Oublions la comédie cynique de l'industrie du tabac. Oui, oui, le produit est légal. Oui, oui, il est impossible d'interdire carrément la vente puisqu'il y a près d'un million et demi de toxicomanes du tabac et on ne peut pas tous les mettre en situation de manque du jour au lendemain.

Moi, je proposerais au gouvernement une sorte de Régie d'abandon du tabac, faite de succursales où l'on fournirait aux fumeurs toutes les informations et toute la gamme de produits qui sauraient les aider à cesser de fumer et qui seraient, en même temps, le seul endroit légal où se procurer des produits du tabac, dans des emballages neutres (avec avertissements de santé mais sans logos ni caractères distinctifs aux marques).

Cette Régie n'est pas pour demain, mais votre prise de conscience peut l'être. Nos restaurants ne sont sans fumée que depuis 2006 - et qui veut revenir en arrière sur cette décision? -, mais il y avait quelques braves restaurateurs qui ont anticipé la bonne direction et respecté la santé de leurs clients en désignant leurs établissements non-fumeurs avant que ce ne soit obligatoire. Vous pourriez leur emboîter le pas. Il y a déjà trop de points de vente des produits du tabac au Québec, mais vous pourriez laisser le champ aux dépanneurs et stations-service avant que la Régie suggérée ne soit organisée.

Après tout, vous vous souciez vraiment de la santé de vos clients. Chaque année, le tabac tue plus de 10000 personnes au Québec, 37 000 de nos concitoyens canadiens, près de 6 millions à travers le monde. Vous faites des pieds et des mains pour ne jamais vendre un produit adultéré à un de vos clients. Alors pourquoi vendre des produits qui tuent lorsqu'ils sont utilisés «correctement»? Poser la question c'est y répondre.

Vos trois compagnies dominent le marché des grands épiciers au Québec. Les produits du tabac ne vous sont pas si profitables que ça, mais ils sont bien dommageables pour vos clients. Si vous vous mettiez d'accord entre vous trois pour reconnaître que ces produits n'ont pas leur place chez vous, vous enverriez un très beau signal à toute la population. Et n'oubliez pas la grande bataille de l'Ordre des pharmaciens qui trouvait la vente de cigarettes incompatibles avec l'exercice de cette profession. L'Ordre a rencontré une forte résistance d'un puissant pharmacien, propriétaire d'une chaîne qui porte son nom, mais quand le changement qui s'imposait est arrivé, il trouva que c'était la meilleure décision qu'il ait jamais prise et fit de la place à des produits de bien meilleure allure et bien plus profitables.

Dans la mémoire de beaucoup d'entre nous, on fumait dans les avions, on fumait au bureau, on fumait aux nouvelles à la télé. Autres temps, autres moeurs. Sachant ce que nous savons, il est le temps d'agir. C'était la Semaine québécoise pour un avenir sans tabac récemment, ce sera la Journée mondiale sans tabac à la fin du mois de mai. Mais à chaque jour, le tabac rend malade, le tabac tue des gens qui nous sont chers.

Faites votre part. Sortez le poison de vos magasins. N'offrez que des produits dont vous êtes vraiment fiers à vos clients. Souciez-vous de la qualité des produits, souciez-vous de la santé des clients. Noblesse oblige! Votre profession d'épicier l'oblige à vous tous!

Stan Shatenstein

L'auteur est rédacteur et éditeur d'un bulletin électronique qui touche à tout aspect du tabagisme. En 2012, il a gagné le prix Luther Terry (à l'honneur du Surgeon-General des États-Unis qui a fait publier le premier grand rapport de son pays sur les effets néfastes du tabac) pour son travail dans le domaine du contrôle du tabac.

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