Point de vue

Une proposition qui fait son chemin: une «charte nationale de l'université québécoise»

Le ministre Pierre Duchesne a indiqué que la... (Photo Alain Roberge, archives La Presse)

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Le ministre Pierre Duchesne a indiqué que la tenue du Sommet sur l'éducation supérieure pourrait être repoussée de quelques semaines.

Photo Alain Roberge, archives La Presse

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Le Soleil

À la rencontre thématique tenue à Sherbrooke les 17 et 18 janvier derniers, en prévision du Sommet sur l'éducation supérieure qui aura lieu au mois de février, nous avons présenté un projet de «Charte nationale de l'université québécoise» auquel nous croyons fortement, et qui servirait de pierre angulaire pour l'orientation future de nos universités. Le ministre Pierre Duchesne a souligné la pertinence de ce projet dans son allocution de clôture; nous souhaitons donner ici plus de détails sur l'importance d'une telle Charte.

Les signes du printemps

L'université a beau être une institution séculaire, elle demeure aussi une institution fragile, soumise aux effets souvent délétères des pouvoirs religieux, politiques, économiques. Par ailleurs, les événements du printemps 2012 ont à tout le moins montré que l'université ne renvoie pas, pour tous, à une même conception de cette institution. D'aucuns, à une extrémité, avaient cru qu'elle était une pourvoyeuse de services pour laquelle le client était appelé à payer; d'autres ont affirmé avec vigueur qu'elle était au contraire un service public qui devait être accessible au plus grand nombre. Autrement dit, le printemps dernier a posé des questions de fond : qu'est-ce qui caractérise essentiellement l'université? À qui appartient l'université? Quel sens voulons-nous lui donner?

Depuis tout particulièrement deux décennies, l'université québécoise n'a pas échappé à ces pressions, et des inquiétudes, voire des dérives, en ont résulté. Inutile de les rappeler ici, notre propos est autre. Et si, jusqu'au printemps 2012, on avait pu croire que l'université était entièrement soumise aux forces externes (politiques, économiques, etc.), force est de constater que les centaines de milliers de manifestants dans les rues, que le tintamarre des casseroles soir après soir ont clamé ensemble, haut et fort, cette question essentielle : quelle sorte d'université voulons-nous au Québec ?

Une responsabilité de l'État québécois?

Les enjeux et les questions qui concernent les rapports entre l'État et l'université québécoise ne sont pas nouveaux, et ils ont été posés avec beaucoup pertinence il y a treize ans, dans l'ouvrage L'État québécois et les universités. Les auteurs estimaient qu'il fallait d'abord bien établir les pouvoirs et responsabilités de l'État et, ajouterons-nous, les pouvoirs et responsabilités de l'université. Et, pour cela, «chercher à établir par voie de consensus des principes clairs et précis» (18) dont le printemps 2012 a crûment montré le déficit: «Il y a là un préalable logique incontournable» que nous avons pourtant, depuis ce temps, réussi à éviter. Le printemps nous a confirmé que nous étions en déficit d'argent, peut-être, de bonne gestion, possible, mais assurément de sens.

Nous croyons que, dans l'histoire de l'université québécoise, nous sommes rendus à cette étape incontournable qui consistera à établir ces «principes clairs et précis», et qu'il revient au gouvernement (et pourquoi pas au gouvernement actuel), dans une démarche historique, d'enchâsser les valeurs sur lesquelles nous nous accordons collectivement pour le présent et l'avenir de nos universités.

Nous croyons que l'affirmation de ces valeurs passe, en son fondement, par une «Charte nationale de l'université québécoise». Les politiques particulières, les plans stratégiques ou toute autre visée téléologique à court ou à moyen terme devront alors respecter l'esprit de cette charte, véritable «assurance-vie» pour nos institutions universitaires.

Naguère, cette idée eût paru saugrenue, voire impossible. Mais de nos jours, le rôle de l'État dans le devenir des universités est un fait. De plus, depuis le rapport Parent et à diverses occasions par la suite, le Québec a affirmé le rôle fondamental de l'université comme service public. Enfin, le rapatriement récent de la recherche dans le MESRST rend désormais possible une Charte globale, qui tienne compte et de l'enseignement et de la recherche.

Quelques précédents

Le Québec est maintenant arrivé au stade où il peut, il doit même, se doter d'une telle Charte. Les quelques précédents en cette matière procèdent généralement tous de la même manière et nous indiquent un chemin à suivre : affirmation des grands principes et établissement des moyens pour les atteindre.

À titre d'exemple, la Magna Charta Universitatum (Bologne, 1988) affirme l'indépendance morale et intellectuelle de l'enseignement et de la recherche, en regard des pouvoirs politiques et économiques; cette Charte pose également l'indissociabilité de l'enseignement et de la recherche. Elle fait de l'université la gardienne de la tradition humaniste occidentale, qui vise le respect des personnes et le rejet de l'intolérance dans la quête de la vérité.

Citons un second exemple, celui de l'Université de Genève, qui a adopté une «Charte d'éthique et de déontologie» (appellation que nous ne souhaitons pas ici). Celle-ci se fonde sur quatre principes: la recherche de la vérité; la liberté de l'enseignement et de la recherche; la responsabilité envers la communauté universitaire, la société et l'environnement; le respect de la personne.

Chacun de ces quatre points fait l'objet d'un développement précis. Prenons celui de «La recherche de la vérité», qui se décline cinq points, dont les deux suivants à titre d'exemple: 1) «La recherche de la vérité ne saurait se concevoir sans la mise en oeuvre d'un esprit critique. L'université favorise la mise en discussion des savoirs qu'elle génère et transmet»; 2) «La recherche de la vérité requiert la compétence, l'observation critique des faits, l'expérimentation, la confrontation des points de vue, la pertinence des sources. Elle dépend étroitement de la rigueur des méthodes mises en oeuvre, comme conditions d'obtention de résultats répondant à des critères d'objectivité et d'impartialité.» On saisit aisément l'intérêt de tels propos en regard de la création de programmes d'enseignement ou, encore, de rapports entre l'université et les entreprises.

Faire l'histoire au lieu de la subir

L'important aujourd'hui n'est pas de débattre un contenu, mais un principe, un projet, même. Ce moment est clairement arrivé où nous devons nous assurer la propriété collective de nos universités et que, ce faisant, nous redevenions les sujets de notre propre histoire, au lieu de la subir. La première étape, dans cette voie, est un accord collectif, enchâssé dans une Charte claire, vigoureuse, qui nous protège... contre nous-mêmes, c'est-à-dire contre toute tendance qui braderait l'université en la cédant aux tendances capiteuses du moment. Le Gouvernement du Québec, ce faisant, poserait un geste décisif, historique pour la préservation de l'université québécoise, et nous le convions à s'engager dans cette voie, avec les professeurs, les dirigeants de l'université, les étudiants et les autres membres de son personnel, afin de donner au Québec un cadre de référence commun pour des décennies à venir. Autrement dit, les questions de financement, de gouvernance, etc., s'inscriront dans ce qui distingue le plus hautement l'agir humain, c'est-à-dire l'enracinement dans des valeurs qui auront fait l'objet d'une décision consensuelle. Une Charte nationale de l'université québécoise, c'est tout simplement cette affirmation d'un sens que nous donnerons à nos universités, de même qu'aux décisions «structurantes» qui en découleront.

Pierre Hébert, professeur, Université de Sherbrooke

Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU)

L'État québécois et les universités. Acteurs et enjeux, sous la dir. de Paul Beaulieu et Denis Bertrand, Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec, 1999, 270 p.

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