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Larme contre l'arme

Une vingtaine d'élèves de l'école primaire Saint-Louis-de-Gonzague devront... (Photo: archives La Presse)

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Une vingtaine d'élèves de l'école primaire Saint-Louis-de-Gonzague devront changer de groupe la semaine prochaine, à la suite d'une décision de la CSDM à laquelle des parents s'opposent.

Photo: archives La Presse

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Le Soleil

L'auteur de cette fiction a également signé la trilogie François, Francis et Michel, ainsi que Les Insolences d'un éditeur. Il affirme avoir écrit ce texte trois mois avant le massacre de Newtown, au Connecticut.

Des coups de feu se rapprochent.

- Qu'est-ce que c'est? Peut-être des enfants qui s'amusent?

Les coups se rapprochent encore et deviennent plus inquiétants.

- Mademoiselle, j'ai peur.

Une élève pleure.

- Ah! je me souviens, la prof de cinquième année a dit qu'elle enseignerait à ses élèves comment allumer des pétards sans risquer de se blesser ou blesser les autres. Ça doit être ça.

Une vitre de la classe éclate. Un seul et immense cri jaillit dans le local rempli de jeunes tendus jusqu'à l'éclatement. Le temps d'une seconde, au loin, l'enseignante s'entend dire... le participe passé s'accorde... avec quoi déjà?

Puis quelqu'un tente d'ouvrir la porte de sa classe. Le bruit devient de plus en plus insistant et s'accompagne d'un juron. Suit un pénible silence.

- Les enfants, restez étendus sur le plancher, sous votre pupitre, chuchote l'enseignante, ne parlez pas. Vous n'obéirez qu'à moi. À personne d'autre.

Encore un long silence aussi insupportable. Puis dans un fracas épouvantable, la porte est défoncée, des éclats de verre et de bois retombent sur les pupitres, sur le plancher, et sur les neuf ans des enfants. Des cris d'horreur et des pleurs se multiplient. L'enseignante se plaint doucement: «Ce sont mes enfants, je suis responsable d'eux. Mes petits enfants!»

Elle jette un oeil sur l'agresseur. Un adolescent, 18 ans, un éphèbe, une petite barbe négligée. Renfrogné. Le regard torve. L'incarnation du mal et de la beauté, est-ce possible?

Très doucement l'enseignante commence à murmurer la mélodie:

«Au clair de la lune, mon ami Pierrot.

Prête-moi ta plume pour écrire un mot.»

- Allez, chantez avec moi, les enfants : Au clair de la lune...

Quelques enfants s'ajoutent, hoquettent, bafouillent. D'autres pleurent.

- Allez, chantez les enfants... à notre ami Pierrot.

Jamais une chanson ne fut plus triste. Une enseignante, plus courageuse.

- Levez-vous, hurle l'agresseur.

L'enseignante dit doucement :

- Je leur ai défendu de bouger. Je vais me lever, moi-même, tout doucement. Je suis sous le deuxième pupitre devant vous. Je vais lever mes mains d'abord.

Un bruit de chaise fait sourciller l'ado qui pointe son arme. Deux mains émergent, puis une tête. Tout ce qu'il y a de plus ordinaire comme teint, coiffure, âge, costume. Une femme sans âge, - dans ces circonstances, on est toujours sans âge - sans agressivité, mais déterminée.

- Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur? Vous ai-je déjà enseigné?

- Je veux tuer!

- Monsieur, vous avez déjà eu neuf ans?

Long silence.

- Vouliez-vous mourir à neuf ans?

Les silences se multiplient, s'étirent, de plus en plus lourds, de plus en plus insupportables, modulés par un vague murmure:

«Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu.

Ouvre-moi ta porte pour l'amour de Dieu.»

Tout à coup, dans un fracas de fin du monde, avec toute la rage de tout l'enfer éternel, jaillit un monstrueux cri de désespoir:

- OUI, JE VOULAIS MOURIR!

Le silence empoisonné qui suit laisse filtrer encore quelques... mon ami Pierrot... inutiles. Commencent alors des bruits horribles qui défoncent les tympans et les crânes des enfants de neuf ans qui ne désirent pas mourir.

L'enseignante, hors d'elle-même, tombe à genoux devant le monstre en le suppliant. Elle tombe encore plus bas. Comme ses enfants.

Bientôt, il ne reste plus d'enfants Pierrot. Seulement un grand champ de fleurs écrasées, piétinées, sanguinolentes, avec, au milieu, une femme sans âge, sacrifiée comme beaucoup d'autres.

Un enfant agonisant a pu penser:

«Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu

Ouvre-moi ta porte pour l'amour de Dieu.»

Des bruits de pas dans les morceaux de verre brisé s'éloignent. Suit un dernier bruit insupportable qui arrache la vie du dernier Pierrot qui a trop vécu et si mal! Une balle dans la bouche.

«...Mais, au moins, il avait son permis de port d'armes!»

Jean-Paul Tessier

Saint-Alphonse-de-Granby

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