L'auteur, maillon faible de l'industrie littéraire

Le problème de la mise en marché de la littérature jeunesse au Québec  refait... (Photothèque Le Soleil)

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Le problème de la mise en marché de la littérature jeunesse au Québec refait surface de manière cyclique. Que l'on pense au récent conflit entre Renaud-Bray et l'illustrateur Philippe Béha.

En 2007, l'Association des écrivains québécois pour la jeunesse publiait un manifeste intitulé Des écrivains dans l'ombre: Écrire pour la jeunesse. Il présentait le portrait financier (pitoyable) de l'écrivain type et apportait des pistes de solution. Ce mémoire doit aujourd'hui accumuler la poussière sur une tablette du ministère de la Culture.

La plupart des auteurs attendent la venue du printemps, au cours duquel ils recevront leurs redevances de droits d'auteur (quand ils y ont droit) ou quelques dollars attribués par ce programme fédéral qui compense les auteurs pour les livres empruntés en bibliothèque. Ça, c'est si leur roman est récent. Sinon, le salaire d'un auteur jeunesse risque de se limiter à sa fierté d'avoir écrit quelque chose. Mais un auteur n'écrit pas seulement pour se faire plaisir. Sinon, il se contenterait de tenir un journal intime. Il veut que son oeuvre vole de ses propres ailes, parcoure le monde, soit portée à l'écran ou sur la scène et touche le plus de gens possible. Et aussi qu'elle rapporte une reconnaissance financière.

Le parent pauvre

Je ne détiens pas la vérité et mon point de vue est biaisé et partial. Mais à mon avis, le problème, c'est l'étroitesse du marché. Le livre québécois est maintenu en vie artificiellement à coup de subventions. C'est la même chose au cinéma, à la télévision ou au théâtre. Sans subvention gouvernementale, en se fiant juste aux lois du marché, la culture québécoise pérécliterait. Tout le monde fait donc ce qu'il peut avec les revenus à sa disposition, mais le livre demeure le parent pauvre du milieu culturel. Quoiqu'un auteur s'en tire sans doute mieux qu'un sculpteur ou un artiste peintre...

Le fait est que le livre évolue, se transforme, mais ne parvient pas à se tailler une place parmi les divertissements de masse au même titre que le cinéma, par exemple. Il n'a même pas de gala annuel qui lui donnerait une vitrine, comme les Jutra, les Olivier, etc.

Les éditeurs en font-il suffisamment? De mon point de vue biaisé, non. Certes, l'éditeur tente d'écouler son tirage, mais ce tirage est souvent réduit au minimum (1000 à 1500 copies) pour éviter le pilonnement des invendus. Dur de créer un raz-de-marée à la grandeur de la francophonie avec aussi peu de tirage. Les maisons d'éditions sont peuplées de gens de bonne volonté, passionnés et créatifs. Mais peut-être n'y compte-t-on pas assez de gens d'affaires, d'entrepreneurs, de gambleurs, etc. Il y a quelques années, plusieurs acteurs du milieu littéraire ont décrié les tactiques de l'éditeur de Bryan Perro. Le directeur des Intouchables a rogné sa marge de profit pour louer des panneaux publicitaires sur le bord du pont Jacques-Cartier. Il a liquidé le premier tome de la série à 0,99$ pour créer un engouement et vendre une tonne d'autres tomes au plein prix. Il a compris qu'il faut dépenser de l'argent pour faire de l'argent. Amos Daragon a été traduit en 18 langues. Son marketing agressif n'y est sûrement pas pour rien.

Mais en général, les éditeurs n'ont pas copié ces manières audacieuses de conquérir le marché. On peut les comprendre de ne pas vouloir amputer leurs revenus (de 20% à 30% du prix de vente), ce ne sont pas des corporations à but non lucratif. Mais si l'éditeur n'est pas proactif sur le plan publicitaire, s'il n'organise pas de lancement, s'il ne publie pas simultanément un roman en papier et en version électronique sur iStore ou Kindle, s'il n'envahit pas les publications à large tirage, ne force pas la main des leaders médiatiques et ne relance pas son distributeur pour qu'il inonde les librairies avec plus d'un ou deux exemplaires de chaque parution, comment peut-il espérer vendre davantage de livres? Par le bouche à oreille? Par l'apposition sur la jaquette d'un collant rappelant que le livre a reçu une récompense littéraire? Par une critique à la radio de Matane un dimanche après-midi?

Et le libraire? Il veut aussi sa part de profit (en général 40% du prix de vente), c'est normal. Pourrait-il placer sur le plancher davantage d'oeuvres d'ici plutôt que des traductions et importations? Peut-être. C'est un peu ce qui a entraîné le conflit entre Renaud-Bray et l'illustrateur Philippe Béha. Mais le libraire n'est pas plus philanthrope que l'éditeur. Si j'étais libraire, je voudrais faire des profits à la fin de l'année et si le public veut une oeuvre étrangère, je la lui offrirais, fut-elle merdique. Dans le même ordre d'idée, si j'étais gérant d'un Archambault, je ferais la part belle aux oeuvres publiées dans des maisons d'édition appartenant au groupe Québecor. Le marché littéraire est cruellement féroce et trouver l'équilibre dans ce jeu de l'offre et la demande n'est pas évident. Restent les petits libraires indépendants. Mais eux aussi ont intérêt à faire des profits; qui rechignerait, seulement par principe idéologique, à vendre cent copies de Twilight?

Reste le distributeur, qui empoche aussi de 20% à 30% du prix de vente, selon l'entente qui le lie à l'éditeur. Et avec l'augmentation du prix de l'essence...

Ouvrir nos frontières

Tout le monde est en général de bonne foi et personne ne veut la mort du livre. Mais personne ne veut réduire sa marge de profit non plus. Que faire? Faut-il que le gouvernement subventionne davantage cette industrie? Ma piste de solution: il faut ouvrir nos frontières. Le Québec est un marché beaucoup trop petit et le livre jeunesse québécois, sauf exception, n'est pas exporté dans la francophonie et n'est pas traduit à l'étranger. La France nous regarde de haut et ne considère pas que notre littérature en soit réellement une. Il faut donc promouvoir nos livres à l'étranger. Je miserais davantage sur des programmes facilitant les alliances entre éditeurs de différentes langues et entre distributeurs de différentes nations. Je mettrais en place des incitatifs financiers pour que les libraires mettent davantage le livre d'ici en vitrine. Je proposerais des voyages qui permettraient aux auteurs de se faire connaître dans des foires du livre européennes. Ce qu'il faut, pour sortir le livre jeunesse québécois de son marasme, c'est envahir massivement les marchés étrangers. Il faut que nos romans se retrouvent dans les librairies et bibliothèques d'Amsterdam, de Moscou, de Lima ou de Zagreb.

L'auteur est le maillon faible de l'industrie littéraire. Il écrit par passion et parce qu'un sourire sur le visage d'un lecteur le comble de joie. Mais ça ne met pas de beurre sur la table.

Une PME

Au Québec, un auteur pour la jeunesse vit bien en-dessous du seuil de pauvreté. Son travail ne se limite pas à celui de l'écriture. Au cours de l'année suivant sa publication, l'auteur devient une PME. Il tente de s'inviter dans des écoles pour se faire connaître. Il fait sa propre publicité, organise seul son lancement, paye de sa poche les frais de son site internet, etc. Il espère vendre quelques romans dans des salons littéraires, à l'ombre de vedettes venues ploguer leurs recettes de cuisine. S'il est chanceux, il sera présent la journée retenue pour les sorties scolaires. Il sait que l'année suivant son édition, il ne sera plus invité dans des salons du livre: il faut faire place au roulement des nombreux auteurs jeunesse. Et, après quelques mois, au mieux un an, son roman disparaîtra définitivement des tablettes des librairies, pour faire place à d'autres nouveautés.

Et tout ça pour toucher en général un petit 10% du prix de vente. Oui, pour un livre vendu 15$, l'auteur touche 1,50$. Et ce montant est imposable. C'est aussi moche que ça: l'auteur touche la plus petite part de la tarte, trois fois moins que le distributeur! Pourtant, sans auteur, il n'y aurait même pas d'industrie littéraire. Mais tout changerait si son livre était exporté en Belgique ou au Maroc. S'il était traduit. Porté à l'écran. Publié simultanément en format électronique (possibilité d'une marge de profit plus grande). Si l'éditeur jouait d'audace et produisait des produits dérivés tirés de son oeuvre. Alors, le revenu de l'auteur grimperait en flèche.

Il faut donc que le Québec cesse de se replier sur lui-même et de s'auto-congratuler en se disant qu'il a une riche culture diversifiée. Il faut que le Québec convainque le monde qu'il est à ce point extraordinaire.

Mais pourquoi se plaindre? On écrit par plaisir, pas pour connaître la gloire ou la fortune, non? L'important, c'est d'être lu, ne serait-ce que par une seule personne, non? On devrait se compter chanceux d'être seulement publiés; c'est ça, notre ultime récompense, non?

Non.

Louis Laforce, Québec

L'auteur a écrit la série jeunesse Arthur et Zeïa (éditions Pierre-Tisseyre) et signe sur le web les Chroniques d'un papa imparfait.

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